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Thursday, September 24, 2026

L’affaire Thélyson Orélien, un séisme pour le monde de l’édition?

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Thélyson Orélien était sans conteste la révélation de la rentrée littéraire en France, mais depuis que le logiciel Pangram de détection de l’intelligence artificielle (IA) a mis en doute la qualité « humaine » de son roman C’était ça ou mourir, le monde littéraire parisien est en ébullition, ébranlé par un voile de suspicion qui pourrait affecter l’ensemble de la profession.

Le débat autour de l’utilisation de l’IA, avérée ou pas, pour le livre encensé par la critique déchaîne les passions sur les plateaux français. Virginie Despentes, autrice d’une quinzaine de romans et d’essais, de Baise Moi et Vernon Subutex, a pris la défense du romancier. Ça veut dire que n'importe quelle accusation contre n’importe lequel d'entre nous sera reprise immédiatement comme argent comptant, du moment que ça vient de l'extrême droite! L’écrivaine reprenait ici en filigrane, la défense racisée de l’auteur et de l’éditeur Grasset face à la tourmente.

Sur le même plateau de télévision, l'essayiste Raphaël Doan, agrégé de lettres classiques et cofondateur de Vestigia (un laboratoire consacré à l'Histoire qui se sert de l’IA), certains passages du roman de Thélyson Orélien le frappent comme étant du ChatGPT. Quand vous lisez le texte, vous voyez, toutes les formules comme étant de ChatGPT, pour le dire vite, elles n’ont rien de spécialement caribéen, il n'y a pas de particularités.

Thélyson Orélien, sur une scène, lève les bras dans les airs.

Supercherie, tromperie ou utilisation présumée de l'intelligence artificielle? Le livre de Thélyson Orélien aura un impact dans le monde de l'édition française.

Photo : afp via getty images / JOEL SAGET

Tant l’auteur, qui était en signature de livres hier à Montpellier, que l’éditeur français Grasset restent muets et fuient la presse depuis l’enflure de la polémique, dorénavant teintée par des démonstrations évidentes de plagiats qui auraient été commis depuis plusieurs années. Laissant ainsi toute la place au malaise et à la suspicion.

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Tous pompés par l’IA?

Comme bien des auteurs et autrices troublés par ces révélations, Sophie Jomain, autrice d’une trentaine d’ouvrages, a passé à la moulinette de Pangram (l’IA supposément détectrice d’IA) un de ses opus datant de 2009. 94 % estimé écrit en intelligence artificielle, ce qui est complètement dingue, dit-elle. En revanche, j'ai mis mon nouveau texte, et mon nouveau texte serait 100 % d’IA, ça veut dire quoi, plus j'écris, plus j'ai l'écriture qui ressemble à l'intelligence artificielle? Ou est-ce que c'est plus j'écris et plus l'intelligence artificielle se nourrit et me ressemble?

François Saltiel, producteur à France Culture et spécialisé dans l'analyse des enjeux numériques, estime que l’affaire d'utilisation de l'IA présumée et de plagiat d’Orélien renforce effectivement la suspicion auprès d'un auteur qui ne serait pas finalement dans une démarche de sincérité. Il distingue la génération totale de texte par l'intelligence artificielle d'un usage d'assistance ou de compagnonnage, comme le classement de notes accumulées, tout en soulignant qu'il est extrêmement difficile de déterminer l'usage réel qui a été fait dans ce cas précis.

Portrait de François Saltiel.

François Saltiel dénonce les IA, qu’il appelle les « braqueurs de données », qui ont aspiré tous les écrits avec un non-respect total de la valeur même de ce que les artistes produisent.

Photo : Radio France - Christian Abramowitz

On a du mal à savoir, et on ne le saura peut-être même jamais, soit on s'en remet à l'auteur qui dément, lui seul le sait en fait, et peut-être son éditeur, mais c'est très très compliqué de statuer sur cette affaire-là, vous avez vu à quel point depuis les outils d'IA génératifs, depuis fin 2022, il est si facile de produire des textes.

La littérature est menacée directement sur son savoir-faire, à savoir la production d'un texte.

Le cas Orélien pose, selon lui, la question : C'est quoi aujourd'hui être un auteur, est-ce que quand on passe par une IA, est-ce qu'on est coauteur avec l'IA?

Il dénonce les IA, qu’il appelle les braqueurs de données. Ils ont aspiré tous les écrits au détriment avec un non-respect total de la valeur même de ce que les artistes produisent, et ensuite ces mêmes IA vont discréditer un auteur en disant "tu m'as volé quelque part mon propre texte".

On a une IA qui vole, qui braque, dit-il, et derrière, on a une même IA qui va pointer du doigt un auteur qui l'aurait pillée elle-même.

On lèche, on lâche, on lynche

François Saltiel estime que cette affaire nuit à l'ensemble du monde de l'édition et discrédite les critiques littéraires dithyrambiques. S'il s'avère que cet objet a été trafiqué, encore une fois, reste à savoir dans quelle proportion, ça discrédite aussi un petit peu le regard de ces critiques littéraires, qui maintenant sont très nombreux à dire "je l'avais vu avant tout le monde". Donc, là, c'est le phénomène classique. Vous savez, c'est la règle des trois L. On lèche, on lâche et on lynche… C'est ce qu'Orélien est en train de vivre par le système médiatique.

Sans oublier les éditeurs, qui font face à un défi vertigineux et qui n'ont pas encore trouvé la manière de pouvoir y répondre. C’est ce que croit aussi Alexandre Gefen, directeur de recherche au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) et auteur de L'Histoire culturelle de l'intelligence artificielle.

Selon lui, le monde de l'édition est totalement pris au dépourvu face à ces remises en question, ne disposant d'aucun moyen technique infaillible pour prouver qu'un texte a été entièrement rédigé par un humain, les logiciels de détection peuvent être facilement trompés et génèrent des faux positifs.

Portrait d'Alexandre Gefen.

Selon Alexandre Gefen, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique, il n'existe pas de manière de prouver qu'un texte est complètement écrit par un humain.

Photo : Courtoisie : Alexandre Gefen

Gefen estime qu'il faut accepter l'idée que les modèles d'écriture sont affectés, augmentés ou instrumentalisés, rappelant que l'absence de pureté textuelle est déjà visible dans les ateliers d'écriture américains et les interventions éditoriales, remettant ainsi en cause le mythe de l'auteur solitaire.

L'intervention de l'IA peut être extraordinairement variable et peut aller d'une simple correction orthographique au fait de triompher d'une page blanche au début, mais qu’ensuite on écrit tout seul, jusqu’à des questions d'homogénéisation, d'écriture, de dialogue.

Il n'y a pas de pureté du texte, c'est un mythe auquel il faut renoncer, même si, symboliquement, une partie, et peut-être du prestige de la littérature, tient à ce mythe de l'auteur dans sa solitude.

Le monde de l’édition en perte de confiance

Depuis cet épisode, l'autrice Sophie Jomain a entendu des choses insensées. Il faut que les auteurs se filment, il faut qu'ils aient des preuves, explique-t-elle. Non mais on ne pourra jamais prouver quoi que ce soit, je peux montrer un carnet que j'ai écrit après avoir consulté l'intelligence artificielle, je peux me filmer après. Vous voyez, c'est complètement ridicule.

Elle pense cependant que la relation éditeur-auteur est une relation de confiance. Je pense que ça ne viendrait même pas à l'idée de mes éditeurs que je puisse écrire avec l’IA, dit-elle, quel intérêt? J'aime énormément tricoter depuis que j'ai cinq ans, pourquoi? Pour le geste, le plaisir d'avoir créé, la patience que j'y ai mise, quel intérêt d'aller acheter une machine à tricot pour me faire un pull que je peux aller acheter chez Zara?

Portrait de l'autrice Sophie Jomain.

L'autrice Sophie Jomain a une trentaine de livres à son actif, dont certains ont été publiés au Canada.

Photo : Catherine Delahaye

Le producteur de France Culture François Saltiel prend l’exemple des Éditions de l'Observatoire qui disaient vouloir mettre en place des contrats, avec un règlement qui oblige ou qui certifie que ses auteurs et autrices n'ont pas utilisé des outils d'IA à plein niveau d'ailleurs, dans la rumination et dans la création.

Encore une fois, on arrive à la question de la confiance lorsqu’un auteur va dire « je ne l'ai pas utilisée », mais qu'est-ce qui nous prouve à 100 % qu'il ne l'a pas utilisée pour compiler certaines notes, pour faire de la recherche d'informations ou juste faire une conversation avec l’IA pour améliorer le style?

Alexandre Gefen relativise l’impact du séisme créé par l’affaire Orélien. Dans le sens où le monde d'édition continue de faire des livres originaux, intéressants, peut-être aussi faits avec l'IA, ça n'altère pas le processus traditionnel de l'édition. Il croit que, du point de vue d'impact sur l'économie d'édition, les possibilités d'autopublication ont été plus perturbatrices, parce qu'elle évitait le circuit traditionnel de l'éditeur et de ses contrats traditionnels. Je ne pense pas que ça défait l'édition traditionnelle, mais ça change sans doute la circulation du regard, la confiance entre l'auteur, le lecteur et son texte, entre l'auteur et l'éditeur.

Un label de créativité humaine?

Faudrait-il alors créer un label écrit sans IA? François Saltiel doute de l’efficacité de ce genre de mesure. Tous ces labels de certification et ces outils de vérification sont contournables, donc oui, je pense qu'il y a sans doute des auteurs ou des maisons d'édition qui peuvent revendiquer le fait d'avoir tout écrit de manière humaine, avec sa chair, sa sueur et son sang, mais, tempère-t-il, après, on peut aussi se poser la question de la réception.

Il donne ainsi l’exemple de Roselyne Bachelot, ancienne ministre française de la Culture, interviewée sur le plateau de l'émission C ce Soir, sur France TV, dire : J'ai été émue par ce texte d'Orélien, peu importe, quelque part, il m'a émue. C'est une vraie question, constate Saltiel. Est-ce que finalement, ce qui compte, n'est-ce pas ce qu'on ressent, peu importe la manière dont ça a été fait?

Des exemplaires du roman « C'était ça ou mourir », de Thélyson Orélien, sont exposés sur une table de librairie.

L'utilisation de l'intelligence aritficielle ébranle un monde de l'édition, qui n'est pas du tout préparé à y faire face, selon des experts.

Photo : hans lucas/afp via getty images / RICCARDO MILANI

Pour le directeur de recherche au CNRS, Alexandre Gefen, la vision de la littérature fait que les gens ne mettraient que des labels sans IA. Le nombre d'auteurs prêts à assumer l'intervention d'IA est extrêmement faible, ensuite, avec l'évolution des pratiques, dit-il, les IA intervenant en permanence dans le processus professionnel et rédactionnel, une certaine désacralisation de l'écriture pourra progressivement advenir, et ce moment du label sans IA semblera sans doute obsolète.

L’autrice Sophie Jomain espère que l’intelligence artificielle ne prendra pas le dessus.

Si l'IA prend le dessus, on aura juste du creux, puisque finalement, vous ne laissez plus parler une formulation maladroite qui sort de vos tripes.

Elle avoue que son premier roman qui a le mieux marché en termes de popularité et d'ascension, elle ne peut plus le voir en peinture tellement, selon elle, c'est mal écrit. Mais qu'est-ce qui fait la différence avec les autres?, ajoute-t-elle, la spontanéité, la sincérité, le fait que quand je l'écris, je ne me suis pas demandé si c'était bien ou mal écrit, je l'ai fait parce que j'en avais envie, c'étaient mes tripes.

Des tripes et de la sueur sont les deux termes qui reviennent souvent dans les conversations avec des écrivains qui parlent de leurs créations. Deux choses que, dans un monde idéal, une intelligence artificielle ne sera jamais capable de produire. À moins que...

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