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Wednesday, October 28, 2026

Le combat forcené de la violoniste Marianne Dugal, de retour après une fracture à la main

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Notre compte rendu du concert de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) à San Francisco soulignait le courage des musiciens en dépit des fatigues du voyage. Au sein de l’orchestre, une musicienne, tout particulièrement, revenait de très loin : Marianne Dugal, deuxième violon solo associé au sein de la section des premiers violons. Il y a quatre mois à peine, des médecins lui prédisaient qu’elle ne jouerait plus jamais de son instrument.

« Je suis tombée au début juin. Je marche tous les jours une quinzaine de kilomètres. C’est mon activité. Au début, je pensais que j’avais deux doigts foulés. Puis finalement, j’ai passé une radiographie pour me rendre compte que l’annulaire et l’auriculaire de la main gauche étaient cassés et déplacés. » Le plasticien de garde au CHUM lui assène alors : « Écoute, c’est la mauvaise fracture au mauvais endroit. Le violon, c’est fini. »

Degrés

« Nous étions le 8 juin. Là, j’ai paniqué. J’ai 49 ans, j’ai encore des choses à dire. J’ai dû changer de couleur. Une infirmière a vu mon état et m’a dit : “On va trouver une solution ; on va essayer…” Si j’accepte de vous parler, c’est pour que mon équipe médicale ait une reconnaissance, parce qu’ils m’ont sauvée. Ils n’ont pas juste sauvé mes doigts, ils ont sauvé mon âme. Ils ont sauvé ma vie. »

Marianne Dugal entre alors dans un protocole au Centre de la main du CHUM. Mais le chirurgien spécialiste est en vacances. Les ergothérapeutes la prennent en charge. « Le problème avec ça, c’étaient les tendons. S’ils arrêtent de bouger, ils perdent de leur élasticité. Donc, on a commencé un protocole super agressif d’exercices, huit fois par jour, avant même l’opération. »

Par la suite encore, avec l’annulaire et l’auriculaire traversés de vis et de broches, Marianne Dugal fait des microdéplacements de doigts. « Ils ont tous donné le meilleur d’eux-mêmes. Je leur ai dit : “Ce n’est pas moi qui vais être le maillon faible.” Ils m’ont dit : “Tu fais tes exercices huit fois par jour.” Je me suis mise à voir des progrès fulgurants. C’est-à-dire que, normalement, ça s’améliore de deux à trois degrés par semaine, et moi, j’étais aux alentours de 8, 10, 12, 15 tous les trois jours. »

La discipline de musicienne a beaucoup aidé la violoniste. Par ailleurs, comme l’équipe médicale lui suggérait de fermer les yeux et d’imaginer jouer du violon, Marianne Dugal s’est mise à jouer avec ses bons doigts et a vu que les doigts blessés cherchaient naturellement à se rendre à la corde. « En faisant cela, j’ai joué tout le temps. Ça m’a peut-être sauvée, parce qu’en plus, le reste s’affaisse aussi. Quand on arrête pendant deux mois, le vibrato est lent, la position d’archet, le contact, il y a plein de choses… Moi, je n’ai jamais arrêté deux mois dans ma vie. »

L’étape du soldat

Mais entre pouvoir rejouer du violon et jouer à l’OSM, le fossé est immense. À la mi-juillet, l’OSM place Marianne Dugal devant un choix : « “Pour la tournée en Californie, est-ce qu’on fait un visa pour toi, ou on fait un visa pour un surnuméraire ?” Là, j’ai dit : “Trois mois, je pense que je vais être capable.” Et ça me donnait une échéance. Pendant Chostakovitch [dimanche], je me suis posé des questions, si c’était la meilleure décision. »

C’est évidemment la bonne. C’est par le défi permanent que Marianne Dugal a pu redresser le cours d’une situation désespérée. Mais les choses ne vont pas de soi. « C’est encore douloureux et je n’ai pas la même souplesse, je n’ai pas la même amplitude. Il faut que je change des doigtés à la dernière minute parce qu’un doigt répond moins bien. Et puis il n’y a pas l’écart. Chostakovitch me fait dire : “Ouf, c’est à ma limite.” Mais je joue. Quand c’était moi qui gérais ma guérison, c’était facile. Je jugeais que j’avais assez pratiqué et j’arrêtais. Mais là, je ne choisis pas le nombre de mouvements dans la symphonie ni le nombre de fois dans la semaine où on va faire cette symphonie-là. Je n’ai pas de contrôle ; moi, je suis un soldat. »

Il n’existe pas de statistiques sur les musiciens forcés d’abandonner leur carrière. En général, leurs problèmes de santé sont plutôt des douleurs chroniques musculo-squelettiques ou ligamentaires. Mais le fait est qu’advenant un accident ou une invalidité, la question de la reconversion est vertigineuse. « Je me suis posé la question tout l’été : qu’est-ce qui arrive si je ne joue plus ? Je suis allée voir l’OSM, j’ai dit : “Pouvez-vous m’offrir quelque chose ? Je vais commencer en bas, je vais laver les planchers s’il faut.” C’est ça ou le retour à l’école. C’est ma 30e saison à l’OSM. Je ne connais rien d’autre. »

« Moi, j’en ai plus derrière que devant, je vais probablement faire un autre 10 ans, mais je n’avais pas fait le tour. Je suis de l’époque de Dutoit. Moi, quand je vois des photos des tournées en 1994, c’est l’orchestre auquel je me suis jointe. Là, je vois les jeunes, je suis dans le prochain orchestre. Ils sont bons, les jeunes, ils sont virtuoses, ils sont travaillants, ils sont disciplinés. Moi, j’ai quand même de l’expérience. Ce dont on a besoin dans la section, c’est ce sang neuf, ceux qui ont déjà beaucoup joué le répertoire et ceux entre les deux, qui l’ont fait une ou deux fois. On a toute cette flore-là et j’ai l’impression que je contribue encore. Mais je veux pouvoir partir dans mes termes à moi, et pas parce que je me suis enfargée dans une craque de trottoir et qu’on m’a dit : “Tu ne joueras plus du violon.” »

Une heure après le concert de San Francisco, Chostakovitch fait voir à Marianne Dugal qu’elle « y arrive avec difficulté » et qu’elle est « encore loin de la victoire finale ». Alors elle songe à son équipe médicale qui lui dit : « C’est miraculeux. Ta guérison est miraculeuse. »

Christophe Huss est l’invité de l’Orchestre symphonique de Montréal.

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