Enseignement secondaire | Retenues imposées… par portail interposé

Le prof est dans la classe avec l’ado. Mais pour lui annoncer qu’il écope d’une retenue, l’école utilise un portail en ligne et passe par ses parents déjà noyés de notifications en tous genres.
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Ce n’est pas le fruit de l’imagination de l’IA à qui on aurait demandé de décrire une école du futur remplie de technologies, mais en manque de relations humaines. Ça se passe cet automne, à Saint-Eustache, à l’école des Patriotes.
Un père, qu’on va appeler Antoine pour éviter que son jeune soit identifié par la direction de l’école, m’a raconté son étonnement, pour ne pas dire son découragement face à cette nouvelle manière de procéder.
Depuis le printemps, on a cessé de donner des billets aux retardataires qui écopent de retenues, car cela demandait trop de temps au personnel. L’école transmet plutôt l’information sur le portail Mozaïk et l’application Clic école.
« Je trouve tout ce système complètement surréaliste. Alors que les téléphones sont censés être interdits à l’école, on introduit par la bande, avec les notifications, une forme d’“obligation” pour les jeunes d’avoir accès à un appareil avec écran », déplore Antoine.
Pour lui, c’est doublement fâcheux : son fils est souvent en retard à l’école et il ne possède pas de téléphone cellulaire. « La responsabilité de l’aviser qu’il a une retenue revient donc entièrement à sa mère et à moi, parmi toutes les autres notifications et tous les autres courriels que nous recevons. »
Et Dieu sait que les messages rentrent de partout. Il y a les notifications, les courriels et les applications à consulter tout en travaillant. À force d’être dérangés, on en vient à ne plus trop porter attention ou à lire en diagonale en croisant les doigts pour ne rien rater d’important. L’école des Patriotes enverrait aussi, « parfois », des messages vocaux automatisés concernant les retenues, mais Antoine jure n’en avoir jamais reçu.
« C’est le rôle du parent de dire : “demain tu auras une retenue” », indique Mélanie Poirier, du centre de services scolaire des Mille-Îles, en précisant que l’adulte dispose de 24 heures pour justifier le retard ou l’absence. L’enfant va lui aussi recevoir la notification dans son carnet, mais « ce portail est très peu consulté », reconnaît-elle.
Dans le brouhaha du quotidien, ce qui devait arriver à Antoine arriva.
Antoine a manqué deux notifications de retenue. Qu’a-t-on prévu quand le rôle de parent hélicoptère n’est pas parfaitement joué ? La retenue se transforme en « suspension interne d’une demi-journée ». L’élève passe la matinée dans un local de retrait supervisé.
Je n’ai rien contre l’idée d’inscrire les retenues sur Mozaïk. Au contraire, cela permet au parent d’être informé des manquements de son enfant, d’avoir une vue d’ensemble, de garder un historique, d’exercer son autorité parentale.
Mais ça ne peut pas être la seule manière de communiquer « avec » l’élève.
Pour la santé physique et mentale des jeunes, tout le monde tente de faire la guerre aux écrans. On a retiré les téléphones des écoles pour que les jeunes se parlent, qu’ils réapprennent à avoir des conversations dans le réel. Et ça fonctionne.
Pendant ce temps, à l’école des Patriotes, on décide de communiquer uniquement avec un clavier. Contradictoire, non ?
C’est ce que j’ai demandé à Roch Chouinard, spécialiste de la gestion de la classe et de l’encadrement des élèves, et professeur émérite à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal.
Pour commencer, il m’a raconté que la littérature montre que les retenues ne sont pas une manière efficace de faire changer les comportements, car il s’agit d’une « punition » et non d’une « conséquence logique ». D’ailleurs, ce sont toujours les mêmes élèves qui se retrouvent en retenue.
Si, en plus, on « déshumanise » cette mesure disciplinaire en n’adressant même plus la parole aux jeunes fautifs, on ne provoquera rien de positif, croit l’expert.
PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE
Roch Chouinard, professeur émérite à l’Université de Montréal
Je ne trouvais pas ça très fort comme mesure de renforcement ou de dissuasion. Mais là, ça me semble encore pire. C’est moins efficace qu’avant.
C’est sans compter qu’on déresponsabilise ainsi les élèves, alors qu’un des objectifs de l’école est de favoriser le développement de la maturité. Le message est clair : quand vous écopez d’une retenue, les adultes doivent gérer ça entre eux, car vous n’êtes pas assez autonomes pour le faire. Ça me semble assez néfaste.
Et que pensez-vous, Monsieur l’expert, d’un ado suspendu parce que son père n’a pas pris connaissance d’un message ? « C’est kafkaïen, cette affaire-là ! C’est bureaucrate au maximum. C’est des machines qui parlent à d’autres machines, puis les humains sont pris là-dedans. Voyons donc, ça n’a pas de bon sens ! »
Pour Antoine, « cette espèce de tyrannie de la notification pourrait simplement être remplacée par un tableau dans un corridor » ou autre chose du genre.
Pour le centre de services scolaire – qui m’a rappelée au nom du directeur d’école –, ça semblait aller de soi que les enseignants ne soient « pas dans la gestion administrative des retenues ». Encore une fois, cette vision fait sursauter Roch Chouinard qui trouve au contraire que ce n’est « pas du tout normal ». Certes, il est plus agréable pour un prof de transmettre son savoir que de gérer les entrées et les sorties et tout ce qui se passe dans le local, « mais si un enseignant ne gère plus sa classe, qu’est-ce qu’il fait là ? ».
Le plus décourageant, c’est que cette histoire de retenue dépasse largement les murs de l’école. Elle illustre notre étrange résignation devant ces outils informatiques qui complexifient des choses qu’une conversation permettait de régler. Mais en 2026, se parler est rendu trop compliqué.
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