Les orques sont les reines de l’océan… Pourtant, les cris de ce petit cétacé suffisent à les faire fuir

Dans l'océan, la taille et la puissance ne décident pas toujours de la hiérarchie. Les orques évitent régulièrement un autre cétacé bien plus modeste, le globicéphale noir, et ce comportement résiste à l'analyse depuis plus de vingt ans. Une série d'observations accumulées dans le détroit de Gibraltar, en Islande et en Norvège, complétée par une expérience acoustique publiée début 2026, permet de caractériser précisément la réaction. Son origine, en revanche, demeure obscure.
Deux espèces que rien ne devrait opposer
Le face-à-face met en présence deux cétacés très différents. L'orque, Orcinus orca, atteint 6 à 9 mètres selon le sexe et peut dépasser cinq tonnes. Le globicéphale noir, Globicephala melas, mesure 5 à 6 mètres pour un poids maximal d'environ deux tonnes.
L'asymétrie est donc nette, et elle ne joue pas en faveur du fuyard. Plus déroutant encore, le globicéphale ne constitue pas une proie habituelle de l'orque et ne semble pas lui disputer ses ressources.
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Les orques d'Islande sont en effet largement spécialisées dans la poursuite du hareng, poisson dont les globicéphales ne paraissent pas se soucier. Rien, à première vue, ne justifierait que ces deux espèces aient intérêt à s'éviter.
Un détail de biologie mérite toutefois d'être retenu, car il reviendra dans les hypothèses : le globicéphale est un animal extrêmement social, qui se déplace en groupes pouvant compter de quelques dizaines à plusieurs centaines d'individus, et qui vocalise abondamment.
2012 : le globicéphale va vers l'orque
Le premier indice vient du camp que l'on n'attendait pas. En 2012, une équipe dirigée par la biologiste marine Charlotte Curé a découvert que les globicéphales se rapprochaient lorsqu'ils entendaient des vocalisations d'orques. Dès qu'ils se trouvaient à portée acoustique, ils se dirigeaient vers la source du son. Autrement dit, le plus petit des deux ne fuit pas : il s'approche.
2014 et le détroit de Gibraltar : l'orque s'en va
Deux ans plus tard, une équipe conduite par le spécialiste des cétacés Renaud de Stephanis documentait le mouvement inverse chez les orques. Lorsqu'elles détectent des globicéphales, ce sont elles qui cherchent à s'éloigner.
Dans les rencontres relevées dans le détroit de Gibraltar à partir de 2004, les orques quittaient systématiquement les lieux à l'arrivée des globicéphales. Aucune explication écologique évidente n'avait alors pu être avancée.
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2022 : vingt-quatre rencontres passées au crible
Une étude publiée dans Acta Ethologica en 2022 a élargi considérablement la base d'observation, en analysant des données recueillies entre 2007 et 2020 dans six régions d'Islande.
Sur les 24 rencontres recensées, les orques se sont éloignées avant même que les globicéphales ne viennent à leur rencontre dans environ deux tiers des cas, soit 68 % selon les auteurs. Dans un peu plus d'un quart des situations, 28 %, les deux espèces se sont lancées dans une poursuite à grande vitesse, atteignant jusqu'à 13,5 nœuds, soit environ 25 kilomètres par heure.
Un comportement de harcèlement apparaît ainsi dans une partie des rencontres, avec des globicéphales qui approchent rapidement et des orques qui décrochent.
Pourquoi l'orque ressent-elle la présence du dauphin comme une menace et pourquoi le fuit-elle ? Un comportement que les scientifiques ne parviennent pas à déchiffrer. © Wirestock, iStock
L'expérience décisive : le son sans la rencontre
Une question restait sans réponse. Les orques fuient-elles réellement les globicéphales, ou réagissent-elles aux circonstances particulières d'une rencontre, à la présence de jeunes, à un contexte de chasse ?
Anna Selbmann et ses collègues du Sudurnes Science and Learning Center, en Islande, ont contourné le problème en inversant la méthode. Plutôt que d'attendre une rencontre, ils ont diffusé sous l'eau des enregistrements de vocalisations de globicéphales à des orques équipées de balises à ventouse, capables d'enregistrer les mouvements, les plongées et l'activité vocale.
Le protocole comportait deux garde-fous essentiels. D'une part, les séquences diffusées duraient quinze minutes et alternaient avec des sons témoins, un bruit de contrôle et des tonalités synthétiques, afin de vérifier que la réaction n'était pas provoquée par un son quelconque. D'autre part, les cris utilisés provenaient de globicéphales tropicaux, une espèce voisine que les orques islandaises n'ont jamais eu l'occasion de croiser.
Ce second point donne au résultat une portée inattendue : la réaction ne repose donc pas sur la reconnaissance d'un voisin familier.
Ce que fait une orque qui entend un globicéphale
La réponse des huit groupes d'orques suivis est sans ambiguïté.
- Elles cessent de s'alimenter et s'éloignent rapidement, à près du double de leur vitesse habituelle.
- Elles resserrent leur groupe en formation synchronisée, abandonnant les déplacements dispersés.
- Leur comportement vocal change : les émissions deviennent d'abord plus fréquentes, puis cessent complètement dans cinq des huit groupes.
- Elles changent de direction.
- Aucune ne pratique le porpoising, ces bonds hors de l'eau typiques des poursuites, ce qui suggère un départ avant toute escalade.
Les auteurs relèvent que ce répertoire de réactions ressemble à celui observé face aux sonars militaires, ce qui situe le niveau de perturbation.
Leur conclusion, publiée dans la revue Scientific Reports en janvier 2026, est prudente mais ferme : « Les orques, prédatrices au sommet de la chaîne alimentaire des océans, réagissent aux signaux acoustiques des globicéphales et perçoivent probablement leur présence comme une menace ».
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Les mêmes chercheurs posent aussitôt la limite de leur travail : « On ignore toujours pourquoi ce prédateur au sommet de la chaîne alimentaire évite un agresseur plus petit et apparemment inférieur ».
Les hypothèses, et ce qui les fragilise
Trois pistes sont envisagées, et aucune n'est tranchée. La première est le mobbing, comportement bien connu chez les oiseaux, où plusieurs individus se regroupent pour harceler un prédateur jusqu'à son départ. Les grands groupes bruyants de globicéphales pourraient constituer une menace collective suffisamment coûteuse à affronter pour qu'une orque préfère céder le terrain. L'hypothèse est séduisante, et reste à démontrer.
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La deuxième tient à l'alerte acoustique précoce. Le vacarme d'un groupe nombreux signalerait une rencontre à haut risque, et l'orque partirait avant que la situation ne dégénère. Cette lecture rend compte du fait qu'elle fuit au son, et pas seulement à la vue.
La troisième renvoie à la compétition pour certaines ressources ou à la protection des jeunes. Elle semblait peu probable, puisque les deux espèces ne visent pas les mêmes proies, mais des observations en Norvège montrent des globicéphales chassant des orques des parages de bancs de hareng, sans manifester d'intérêt pour les harengs eux-mêmes. De quoi relancer la question sans la résoudre.
Un fait, enfin, complique l'ensemble des explications : malgré le nombre de rencontres documentées, aucune attaque physique directe de globicéphales contre des orques n'a jamais été constatée.
La menace est donc efficace sans avoir jamais eu besoin d'être mise à exécution. Dans certaines circonstances, il suffit qu'un globicéphale signale sa présence pour que le plus redoutable prédateur des océans préfère s'en aller.
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