Lire ou relire les classiques de la littérature: «La Modification» de Michel Butor

Michel Butor, appelé le « pape du Nouveau Roman », aurait eu 100 ans cette année. L’homme était romancier, mais aussi poète et auteur d’une littérature protéiforme. Son œuvre compte des essais, des biographies, mais aussi des collages, des improvisations, intégrant peinture, musique et d’autres genres artistiques. À l’occasion du centenaire de cet écrivain encyclopédique et expérimental, retour sur son chef-d’œuvre La modification, devenu roman emblématique de l’école du Nouveau Roman.
Disparu en 2016, peu de temps avant de célébrer ses 90 ans, Michel Butor n’aimait pas qu’on réduise son œuvre à son volet romanesque. L’homme fut pourtant l’une des grandes figures de l’école du Nouveau Roman, ce mouvement littéraire qui a profondément renouvelé l’écriture romanesque au sortir de la Seconde Guerre mondiale.
Avec ses compagnons de route qui ont pour nom Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet, Claude Simon (prix Nobel de littérature 1985), Butor a participé à la rupture d’avec le roman bourgeois fondé sur le psychologisme et l’illusion référentielle, mais aussi d’avec la littérature engagée à la Sartre. « Les "nouveaux romanciers" ont refondé la fiction française en revendiquant le droit à l’expérimentation et en promouvant un réalisme plus phénoménologique basé sur la précision des descriptions », rappelle Marie-Claudette Kirpalani, spécialiste du Nouveau Roman. « L’art littéraire de cette génération se caractérise aussi », ajoute la spécialiste, « par la déconstruction et la fragmentation, ainsi que le « degré zéro de l’écriture » témoignant du souci des auteurs d’atteindre une certaine neutralité de point de vue. » Ces dispositifs narratifs novateurs ont fait le succès des romans de Michel Butor.
Le morne quotidien
Auteur de quatre romans, ce dernier a connu la célébrité en publiant en 1957 La modification, son troisième opus. C’est un roman résolument moderniste, produit d’un art littéraire conscient de lui-même et plus proche d’Ulysse de Joyce que de la « Comédie humaine » balzacienne.
L’intrigue que l’écrivain développe dans ces pages n’en est pas moins classique. Le roman raconte une histoire d’amours inassouvi, de désirs, de rupture, d’ennui et de frustrations face au morne quotidien. « Ce qui transforme la banalité du vécu en art dans ces pages », souligne Kirpalani, « c’est la narration originale qu’en fait Michel Butor plongeant ses lecteurs dans une véritable aventure de la conscience, avec l’essentiel de l’action du roman se déroulant dans la tête de son personnage, qui est un anti-héros solitaire en quête de renouveau ».
Cet anti-héros en question, Léon Delmont est un quadragénaire, marié et père de quatre enfants. L’homme est aussi directeur du bureau parisien des machines à écrire Scabelli, fabriquées en Italie, comme le nom de la marque l’indique. Delmont est Parisien, mais se rend régulièrement à Rome pour des raisons professionnelles. Or le trajet Paris-Rome qu’il effectue dans le roman n’a rien de professionnel : il est motivé par une quête personnelle. Cette quête personnelle a pour nom Cécile Darcella, sa jeune maîtresse que le personnage veut surprendre en allant la retrouver à Rome à l’improviste.
L’homme attend beaucoup de ces retrouvailles, d’autant qu’il veut en profiter pour annoncer à Cécile sa décision de refaire sa vie avec elle et de quitter sa femme Henriette, mère de ses enfants. On apprendra, chemin faisant, que la décision a été mûrement réfléchie, Léon ayant fait des démarches pour trouver du travail pour Cécile afin que celle-ci puisse venir s’installer avec lui dans la capitale française sans devoir sacrifier sa carrière professionnelle.
Mais patatras, le projet ne résistera pas à l’épreuve du déplacement, plus précisément à celle de l’introspection radicale que déclenche le trajet Paris-Rome, qui conduit Léon à reconsidérer sa décision. Cette métamorphose du personnage est le sujet de La modification, racontée avec une grande maturité narrative. Cela donne un récit aussi fascinant que maîtrisé, qui invite le lecteur à prendre part aux hésitations et interrogations du personnage, avec le voyage en train devenant en quelque sorte la métaphore de la traversée des ténèbres intérieures.
Un sens consommé du détail
La grande originalité de ce roman réside dans sa composition qui n’est pas sans rappeler les tragédies classiques de la grande époque, partagées entre thèse, antithèse et synthèse. Le départ pour Rome du personnage principal, qui est déterminé à mettre un terme à sa vie conjugale aussi fastidieuse que terne, est la thèse du roman. Cette première séquence est suivie du trajet à proprement parler, et pendant lequel sous la pression des circonstances matérielles du voyage décrites par Butor avec un sens consommé du détail (billet, horaires, stations, décors, profils des passagers), doublées d’une introspection riche en flashbacks et projections imaginaires, la détermination du personnage central de rompre d’avec sa femme perd progressivement de sa force.
Revenant sur ce voyage et son impact sur l’état d’esprit de son héros, Michel Butor a expliqué lors de la parution de son roman que « pendant ce voyage, il y a des micro-événements qui vont transformer la façon dont le personnage voit sa situation. Au début du voyage, le personnage a une certaine image de lui-même et de sa façon de voir sa vie. Et puis, peu à peu, des événements très minimes, par exemple, le fait que la façon dont les gares vont passer dans la vitre du compartiment, les gestes que vont faire les autres voyageurs, ces gens qu’il n’a jamais vus, qu’il ne reverra sans doute jamais, vont orienter peu à peu ses pensées, de telle sorte qu’il sera obligé de réviser complètement la façon dont il voit sa propre situation. » Et l’écrivain d’ajouter : « Mais si ces petits événements peuvent déclencher cela, c’est parce que la décision même du personnage était déjà minée. C’est que, à l’intérieur même de la personnalité du personnage principal, il y a une fissure. »
Cette « fissure » est au cœur de la synthèse qui clôt le récit. Dans cette dernière séquence, partagée entre sommeil et état d’éveil, réminiscence et rêverie, le lecteur assiste à l’abandon de la résolution initiale du héros. Son « hideuse déliquescence » prend tout son sens dans les mythologies longuement abordées dans ces pages de Paris et de Rome, villes entre lesquelles le héros est tiraillé. Ce tiraillement est aussi fantasmatique, voire sexuel, car les deux femmes entre lesquelles le cœur de Léon Delmont balance, incarnent cette dualité à tout jamais…
Lyrique et phénoménologique
Traduit en une vingtaine de langues, La modification fut couronnée par le prix Renaudot. Les jurés avaient été sensibles à sa prose à la fois lyrique et phénoménologique, à sa narration à la deuxième personne du pluriel qui a jeté le soupçon sur la narration omnisciente dans la fiction française… pour l’éternité.
Si presque sept décennies après sa parution, on continue à lire ou relire ce roman, c’est sans doute aussi parce qu’il raconte une histoire d’amour aussi poignante qu’universelle. L’histoire d’amour entre Léon et Cécile finit évidemment mal, même si les deux amants continueront à se revoir, comme le fait dire l’auteur à son héros : « je ne pourrais pas m’empêcher de retourner voir Cécile […]. D’abord je ne lui dirai rien, je ne lui parlerai pas de ce voyage. Elle ne comprendra pas pourquoi il y aura une telle tristesse dans mes embrassements. Elle sentira peu à peu, ce qu’elle avait d’ailleurs toujours senti, que notre amour n’est pas un chemin menant quelque part, mais qu’il est destiné à se perdre dans les sables de notre vieillissement à tous deux. »
La modification, par Michel Butor. Les éditions de Minuit, 1957/1980, 313 pages, 9,90 euros.
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