Hydro-Québec accusée de vouloir vendre aux enchères l’électricité

En plus de vouloir doubler le tarif d'électricité des centres de données, Hydro-Québec propose une formule inédite qui permettrait aux entreprises de cette industrie de payer encore plus cher, sur une base volontaire. Le gouvernement du Québec en tiendrait compte dans sa sélection des projets qui obtiendront les précieux mégawatts. Des industriels et des experts y voient une approche « au plus riche la poche ».
La société d'État rejette cette interprétation et y voit plutôt une solution novatrice pour éviter que les tarifs des autres clients n'augmentent trop, comme on le constate déjà aux États-Unis.
La Régie de l'énergie analyse, depuis le début du mois, une proposition d'Hydro-Québec de doubler les tarifs des centres de données pour les porter à 13 cents le kilowattheure, ce qui correspond au coût de production de la nouvelle électricité. Mais Hydro-Québec ne s'arrête pas là.
La société d'État veut que ce tarif soit un prix plancher et que les centres de données puissent offrir de payer encore plus cher, sur une base volontaire. Elle appelle ça une clause de majoration
.
Ce serait ensuite au gouvernement du Québec de prendre en compte cette offre, avec d'autres critères, pour choisir si le projet a droit à une allocation de mégawatts pour voir le jour.
Les centres de données inondent Québec de demandes d’électricité, poussés par l'essor de l'intelligence artificielle (IA). Mais la province manque de mégawatts à offrir, en attendant qu'Hydro-Québec augmente sa production. (nouvelle fenêtre)

La multinationale américaine Google espère obtenir 380 mégawatts du gouvernement pour un centre de données à Beauharnois, en Montérégie.
Photo : Reuters / ARND WIEGMANN
L'an dernier, l'ex-premier ministre François Legault s'était réjoui que des centres de données soient prêts à payer un tarif plus élevé pour accéder aux mégawatts.
Un engouement à valoriser
On n’arrête pas de nous solliciter, donc, on comprend qu’il y a de l’attrait
, a expliqué la cheffe de la tarification à Hydro-Québec, Sarah Trabelsi, durant les audiences de la Régie de l'énergie.
Ils ont de l’engouement et s’ils peuvent valoriser, s’ils veulent valoriser cette électricité davantage, pourquoi on s’en priverait?
On permet à un client de proposer un tarif plus élevé, mais on ne l’impose pas
, a ajouté Mme Trabelsi.
Dans une déclaration écrite transmise à Radio-Canada, le porte-parole d'Hydro-Québec Cendrix Bouchard explique que cela bénéficierait à l’ensemble de la clientèle en effectuant une réduction de la pression à la hausse sur les tarifs
.
Rappelons que les projets soumis seront évalués dans le cadre du processus d’allocation du gouvernement qui pourra tenir compte de l’intérêt de payer un tarif plus élevé ou non par ce nouveau client
, ajoute M. Bouchard.

La PDG d'Hydro‑Québec, Claudine Bouchard (Photo d'archives).
Photo : Radio-Canada / Patrick Butler
La priorité au plus offrant?
Depuis 2023, le ministère de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie (MEIE) choisit les projets de plus de 5 mégawatts qui vont bénéficier d'allocation d'électricité, en suivant une grille d'analyse de plusieurs critères (nouvelle fenêtre), comme les retombées économiques, l'impact environnemental ou l'impact social.
Le prix, ça fait partie de la grille
, a expliqué Sarah Trabelsi d'Hydro-Québec durant les audiences, mais ce n’est pas le seul critère déclencheur de l’allocation des blocs. Ça fait partie de l’équation que doit résoudre le gouvernement
.
Lors des audiences, l'entreprise Keel Infrastructure, qui a un projet contesté par une partie de la population à Sherbrooke, a souligné que deux clients faisant partie de la même catégorie de consommateurs, ayant un profil de consommation identique, seraient assujettis à deux tarifs différents
.

Le terrain visé pour le centre de données de Keel, sur le boulevard Industriel, à Sherbrooke.
Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux
L'avocat de Keel Infrastructure a voulu savoir quel poids le ministère accordera à la majoration du prix.
Je n’ai pas cette information
, a répondu Sarah Trabelsi d'Hydro-Québec. Cette décision appartient au gouvernement.
Radio-Canada n'a pas été en mesure de savoir, auprès du MEIE, si un centre de données qui paie plus cher augmenterait ses chances d'obtenir un bloc de mégawatt.
Le ministère a simplement rappelé que la Régie [de l'énergie] constitue l’instance décisionnelle dans ce dossier et sera appelée, au terme de ce processus, à rendre une décision. Le MEIE suit la cause et analysera les décisions rendues en temps opportun
. La prochaine audience aura lieu le 7 décembre.

Bernard Drainville est le ministre sortant de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie jusqu'au 21 octobre.
Photo : Radio-Canada
Des enchères en Colombie-Britannique
Selon la firme Dunsky, qui a fait une analyse comparative pour le compte d'Hydro-Québec, le modèle qui s'approche le plus de ce qui est proposé existe depuis quelques mois avec BC Hydro en Colombie-Britannique. Un bloc de 400 mégawatts est soumis aux enchères des centres de données.
Hydro-Québec rejette le qualificatif de vente aux enchères. Elle répond que ça n'a rien à voir puisqu'il n'y aurait pas de volatilité des prix ni d'incertitude, étant donné que c'est le client lui-même qui choisirait ce qu'il paie au-delà du tarif plancher.
Des pour et des contre
Le président de l'Association québécoise des consommateurs industriels d'électricité, Jocelyn Allard, juge cette idée inacceptable
et même contraire à l'esprit de la loi qui vise à éviter que le monopole favorise certains clients ayant le même profil que d’autres mais qui seraient prêt à payer plus cher
.
Il n'y a pas que les industriels qui s'en plaignent. Jean-Pierre Finet, analyste au Regroupement des organismes environnementaux en énergie, estime que c'est un principe aux plus riches la poche
qui offre un cadeau empoisonné
aux autres clients d'Hydro-Québec.
Bien sûr que ça aurait pour effet de limiter les hausses de tarifs des autres clients. Cependant, ils favoriseraient l'allocation de blocs de puissance aux GAFAM par le gouvernement du Québec au détriment du développement économique des entreprises locales et de la décarbonation de leurs procédés industriels.
Jean-Pierre Finet pense qu'il faut que le gouvernement ordonne au Bureau d'audiences publiques sur l'environnement un mandat d'enquête global (un BAPE générique) qui permettrait d'établir les besoins réels en énergie de cette filière considérant les enjeux de souveraineté numérique au Québec
.
Une fois ces besoins circonscrits, Hydro-Québec et le gouvernement du Québec pourraient procéder, s'ils le désirent, à une enchère sur une quantité limitée d'énergie, considérant les besoins en électricité de l'ensemble de la société québécoise
, ajoute M. Finet.

Jean-Pierre Finet, analyste au Regroupement des organismes environnementaux en énergie (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Jean-Baptiste Demouy
La chercheuse principale à la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Johanne Whitmore, pense aussi qu'il faut un BAPE générique. Elle appelle Hydro-Québec à plus de transparence
dans sa proposition qui ressemble à une forme d'enchères
.
Selon elle, il faudrait que le Québec assume de faire comme la Colombie-Britannique, dans une approche dépolitisée
où c'est le marché qui influence le prix.
S'il y en a qui sont prêts à payer 20 cents [le kilowattheure] et bien tant mieux. C'est l'ensemble du Québec qui va en bénéficier.
Le professeur à HEC Montréal et titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l'énergie, Pierre-Olivier Pineau, pense aussi que des enchères seraient plus claires et non arbitraires
.
Les prix sont la manière de gérer les ressources limitées dans une économie de marché, et on se refuse à utiliser cet outil principal dans le secteur de l’électricité
, dit-il.
Johanne Whitmore pense même que les municipalités devraient vendre aux enchères les terrains convoités par les centres de données.
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