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Wednesday, September 16, 2026

Au moins 124 défenseurs de l’environnement tués en 2025: «ils défendent leur vie quotidienne»

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Le continent latino-américain demeure de loin le plus mortel pour ceux – et souvent celles – qui ne font que protéger leurs terres, leurs droits ou leurs cultures, montre le 14ᵉ rapport de Global Witness publié ce 16 septembre. Au Pérou, la communauté autochtone Kakataibo a formé sa propre garde. Aux Philippines, une communauté résiste depuis cinq mois à un important projet minier. Une habitante témoigne.

Il est stupéfiant de se dire que, cette année encore – et l’année prochaine à coup sûr – un rapport funèbre est consacré à des hommes et des femmes ordinaires, morts pour avoir voulu protéger leurs terres. C’est en tout cas le motif de la moitié des meurtres ou assassinats survenus en 2025. Au moins 2375 personnes ont été tuées depuis 2012, selon le bilan de l’ONG britannique Global Witness. Comme chaque année, les noms et le pays des disparus sont égrenés en tête du document, telle une stèle mémorielle.

Les défenseurs de l’environnement ne sont pas des militants écologistes et répondent à une définition édictée par l’ONU, explique Michel Forst, le rapporteur spécial de l’ONU qui leur est dédié, joint par Stefanie Schüler : « Parmi les défenseurs de l'environnement qu’on rencontre et que Global Witness recense, on a souvent simplement des femmes et des hommes qui défendent un village, une forêt sans pour autant être engagé dans un mouvement de contestation ou une ONG. Ils défendent leur droit à vivre sur leurs terres, ils sont menacés par les entreprises notamment et aussi parfois par des États. Ils défendent leur vie quotidienne. »

Une baisse en trompe-l’oeil

Le décompte 2025, 124 personnes tuées, n’avait pas été aussi bas depuis 2014 (117). « Il faut être prudent dans l’interprétation de cette baisse, certes positive, car elle ne signifie pas une amélioration de la situation, explique Toby Hill pour l’ONG britannique, lors d’une présentation du rapport annuel. Ces chiffres sont très probablement sous-estimés parce que de nombreux cas ne sont pas signalés. La situation demeure très dangereuse pour les gens et les communautés qui se mobilisent pour défendre leurs terres, leurs cultures et leurs écosystèmes si critiques pour notre climat. »

En effet, ces chiffres sont à mettre en perspective avec l’autoritarisme de nombreux pays, parfois recouvert de vernis démocratique. Le durcissement de ces pouvoirs s’accompagne, dans certains, d’une quasi-impossibilité pour les ONG de documenter les atteintes aux droits de l’homme, explique Toby Hill, qui a notamment travaillé en Amérique latine : « Dans certains contextes répressifs, en particulier en Afrique et en Asie, la société civile et les victimes encourent des représailles pour rapporter ou documenter ces abus. »

Le spécialiste des droits de l’homme constate que les attaques mortelles ne sont « qu’une tactique répressive » parmi d’autres. « Les campagnes de harcèlement, de diffamation sur les réseaux sociaux pour tenter de les isoler » ou encore la criminalisation, par le durcissement de l’arsenal juridique, des personnes ou des organisations qui les défendent, augmentent. « Cette diminution [des tués] peut s’expliquer en partie par cette diversification des stratégies de répression pour forcer les défenseurs au silence. »

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Entreprises, État, trafiquants de drogue… une menace multifacettes

85% des crimes ont eu lieu en Amérique latine, qui demeure le continent le plus criminogène depuis le début des recensements par Global Witness. Deux pays cumulent plus de la moitié des tués dans le monde. Trente-neuf personnes tuées en Colombie – le plus mortel des pays depuis quatre ans. 26 au Brésil, plus du double de l’an dernier, essentiellement dans les États du Rondonia et du Para où s’est déroulée la dernière conférence climat de l’ONU (COP30). Suivent le Honduras et les Philippines (12 tués dans chacun), le Mexique et le Guatemala. En Afrique, un homme est mort en RDC, Fiston Wilondja Mazambi, deux autres en Tanzanie, Hamprey Mhaki et Kulwa Igembe. En Europe, l’agriculteur et syndicaliste corse, Pierre Alessandri, a été assassiné le 17 mars 2025.

Dans le monde, « plus des trois-quarts des personnes tuées sont des petits fermiers, des Afro-descendants et des autochtones », note Global Witness, qui s’appuie sur un vaste réseau d’ONG locales pour faire ce recensement.

Les conflits de territoires sont la cause de la moitié des morts recensés. « Cela montre l’incapacité des États à démarquer les territoires et à régler les revendications foncières et fait le lit des attaques envers ceux qui se défendent », résume Toby Hill. Au Brésil, l’administration du président Lula a certes homologué 17 territoires autochtones depuis son troisième mandat en janvier 2023 (dont 4 l’ont été depuis la COP30 en novembre 2025 sur les 10 promis alors), « mais des centaines sont toujours en attente », relève Global Witness.

Parmi les facteurs, se frotter aux projets des industries extractives fait encourir des risques létaux. L’ONG lie ainsi onze morts à des projets miniers. Il y a ensuite la toute-puissance de multinationales dans l’industrie du bois, l’agrobusiness, les projets de barrages, le narcotrafic et les groupes criminels. Ces acteurs profitent soit de l’absence de contrôle étatique ou de l’assentiment des autorités pour faire main basse sur les ressources naturelles aux dépens des habitants, parfois dépourvus de titres de propriété. Le cas de la communauté Ekuri, qui vit dans la forêt tropicale du même nom au Nigeria, « met en lumière les risques auxquels sont exposés les défenseurs des forêts qui défient de puissants intérêts économiques tout en œuvrant à la protection d'écosystèmes vitaux ». L’ONG, qui relaie le travail de la Global Forest Coalition, évoque « des intimidations, des arrestations et des détentions à la suite de plaintes liées à des intérêts dans l’exploitation illégale du bois ».

Et puis il y a la drogue. Du Pérou au Honduras en passant par le département du Cauca en Colombie, goulot vers l’Amérique centrale, les routes de la cocaïne sont concurrentielles des territoires autochtones. Dix morts ont ainsi été recensés dans le département de Colon (Honduras), où « un conflit territorial très violent secoue la vallée fertile de Bajo Aguan ». Les fermiers affrontent les industriels de l’huile de palme, acoquinés depuis les années 2010 avec les trafiquants de cocaïne qui ont trouvé des alliés pour blanchir leur argent. Selon les estimations de la Commission hondurienne des droits de l'homme, citée dans ce récent reportage du Guardian, plus de 200 personnes dans ces rivalités, des paysans pour la plupart. L’exécutif hondurien, soutenu par l’administration américaine, a récemment adopté au moins deux lois. La première élargit la définition de groupe terroriste, permettant de criminaliser les organisations paysannes ; la seconde favorise les entreprises de l’agroalimentaire au détriment des droits des habitants locaux.

Touchées par les mégaprojets, des communautés s’organisent

Se sentant abandonnées ou trahies par l'État central, les communautés déploient des moyens de résistance.

En Amazonie péruvienne, 35 leaders autochtones ont été tués depuis 2020. « Principalement par des groupes criminels qui cherchent à remplacer la forêt vierge par des cultures de coca », assure Jorge Pérez Rubio, à la tête de l'association interethnique AIDESEP. Cette évolution mortifère a conduit les Kakataibo à se constituer, en 2022, en une Garde indigène du peuple Kakataibo du Pérou, qui compterait 150 membres. L’article 149 de la Constitution péruvienne encadre l’autorité des autochtones à « exercer des fonctions juridictionnelles sur leur territoire ». Sur 75 postes frontières à l’intérieur de la forêt amazonienne, les trois quarts seraient contrôlés par les trafiquants. Le commerce et la consommation de cocaïne prolifèrent dans le monde, tirant la demande de production vers le haut et donc le besoin de place pour cultiver.

De l’autre côté du Pacifique, le grand archipel du sud-est asiatique est, comme son voisin indonésien, une région peu enviable pour les communautés qui osent s’opposer à la prédation des ressources.

À Kasibu, dans la province rurale de Nueva Vizcaya, au nord de Manille, tout un écosystème est actuellement menacé par un vaste projet minier. Cette localité à la végétation tropicale luxuriante compte une trentaine de barangays (villages). Près de 8000 personnes y vivent d’une agriculture de subsistance. Nueva Vizacaya est surnommée la capitale du citron et du gingembre. On y cultive des céréales, du riz, du maïs. C’est aussi un château d’eau, la région est entourée de chaînes de montagnes.

Le sous-sol de cette province est, lui aussi, très riche, d’or et de cuivre. Des métaux convoités par la compagnie privée North Luzon Mineral Resources Corporation, à capitaux philippins et chinois. La société a déjà effectué des travaux d’exploration pour lesquels elle détient un permis délivré en juin 2025. Le projet anéantirait 4456 hectares de terres naturelles et affecterait huit villages. Les gens craignent des dégâts irréversibles sur leur lieu de vie, comme la pollution de l’eau par l’introduction de produits chimiques indispensables pour extraire les minerais.

Le processus de consultations préalables (FPIC), obligatoire pour les populations autochtones, a été réalisé. Mais seules 80 personnes, dont moins de dix représentants communautaires, ont été associées, et non l’ensemble de la population concernée, affirme Leijin Dugay, 39 ans, active au sein du collectif Kasibu Inter-Tribal Response Towards Ecological Development (Kired). Or, selon elle, les habitants sont majoritairement opposés à ce projet, mis à part certains villageois qui seraient favorables, appâtés par « l’argent facile de la société ».

Le 9 mai, des habitants ont érigé une « barricade » - une simple barrière en bambou - sur la route menant au site et installé un petit campement. Les locaux se relaient pour empêcher les camions de passer avec le carburant et les premiers matériels.

Leijin Dugay pose à la "barricade" érigée pour empêcher le projet minier de NLMRC, à Kasibu (Nueva Vizcaya, Phlippines), le 15 septembre 2026.
Leijin Dugay pose à la "barricade" érigée pour empêcher le projet minier de NLMRC, à Kasibu (Nueva Vizcaya, Phlippines), le 15 septembre 2026. © Kired pour RFI

Les 19 et 28 août, 13 personnes ont été arrêtées par la police, secondée par des militaires équipés de casques lourds et de fusils d’assaut. Toutes ont depuis été relâchées. Les vidéos communiquées par l’ONG montrent la résistance farouche d’un cordon de plusieurs dizaines de personnes bloquant l’accès au site et des interpellations musclées. « J’ai été blessée en voulant empêcher l’arrestation de mon père », témoigne Leijin Dugay. L’homme a été libéré en échange d’une caution de 1800 dollars, amassée grâce à la solidarité villageoise. « C’est douloureux de constater qu'au lieu de faire respecter la paix et l'ordre, la police se range du côté des grandes exploitations minières qui détruisent notre communauté. »

La situation est bloquée. La jeune femme dénonce du harcèlement et des intimidations. « Plus d’une trentaine de poursuites ont été engagées contre des membres de notre communauté », dit-elle. Si elle ne craint pas pour sa vie, elle se dit prête à la laisser pour « protéger ses droits pour le salut des prochaines générations ».

L’organisation microlocale Kired a été créée en 2007 lors d’un long combat contre les projets d’une firme australienne, Royalco Ressources. NLMRC serait aujourd’hui la huitième société à tenter de s’implanter à Kasibu depuis 1994.

Parmi les recommandations du rapport de Global Witness, « une me semble extrêmement importante », commente le diplomate Michel Forst. « On demande aux entreprises de faire mieux pour la mise en œuvre du devoir de vigilance, c’est-à-dire de prévenir et d’atténuer tous les risques d’atteintes aux droits humains. Beaucoup ont adopté des plans parce qu’elles sont obligées de le faire, mais quand on se rend sur le terrain, ce que je fais, ces plans ne sont pas correctement mis en œuvre. »

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