Les drôles de nouveaux socialistes américains
Ils sont une force montante aux États-Unis, même si on les dit socialistes dans un pays qui se voit comme un phare du capitalisme. Mais lorsqu’on va au-delà des étiquettes, leurs idées ne nous apparaissent souvent pas si révolutionnaires, et parfois même familières.
On avait été frappé par l’audace de Bernie Sanders lorsqu’il s’était lancé dans la course à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle de 2016 tout en se disant ouvertement socialiste, une appellation encore largement taboue jusque-là. Deux ans plus tard, Alexandria Ocasio-Cortez, de New York, et Rashida Tlaib, du Michigan, faisaient une entrée tout aussi remarquée en devenant les premières femmes membres des Socialistes démocrates des États-Unis (DSA en anglais) à se faire élire à la Chambre des représentants.
L’an dernier, c’était au tour de New York et de Seattle d’élire un maire issu des DSA (Zohran Mamdani et Katie Wilson), puis, possiblement cette année, Washington (Janeese Lewis George) et Los Angeles (Nithya Raman). Plus d’une demi-douzaine de socialistes ont aussi récemment remporté l’investiture du Parti démocrate pour les prochaines élections de mi-mandat au Congrès, à l’instar d’au moins une bonne vingtaine d’autres candidats nettement plus à gauche qu’à l’habitude, durant ce qu’on a fini par appeler « l’été socialiste ».
En difficulté dans les sondages, Donald Trump et ses alliés républicains voient ce phénomène comme un coup de pouce du destin. Le président ne manque jamais une occasion de mettre en garde ses compatriotes contre « le cancer incontrôlable » du « communisme » qui fait courir au pays « la plus sérieuse menace de son existence ». S’adressant à une membre des DSA, députée démocrate au Parlement de la Floride et aujourd’hui candidate démocrate au Sénat américain (Angie Nixon), le vice-président, J.D. Vance, est encore plus direct : « Foutez le camp d’ici. Vous n’avez pas votre place aux États-Unis avec de pareilles opinions. »
Les critiques ne viennent pas seulement de la droite. Les socialistes démocrates ne sont pas un courant au sein du Parti démocrate, ils se sont engagés dans une voie séparée, a déclaré l’ancien chef de cabinet du président Barack Obama et ex-maire de Chicago, Rahm Emanuel. « Nous sommes capitalistes, pas socialistes », ont annoncé une soixantaine de démocrates, dont une dizaine d’élus du Congrès, dans un manifeste intitulé « Promesse à l’Amérique » où ils se disent aussi « modérés, pas extrémistes », et « pour la sécurité, pas l’anarchie ».
Communiste ? Vraiment ?
Ce tir groupé contre les socialistes trahit peut-être une inquiétude. La proportion d’Américains disant avoir une opinion positive du socialisme en général est passée de 35 %, en 2016, à 43 % aujourd’hui, a rapporté le mois dernier un sondage Gallup. Le capitalisme, de son côté, reste plus populaire, avec 55 %, mais était à 60 % il y a encore cinq ans. Le socialisme se révèle particulièrement bien vu chez les femmes (49 %), les personnes racisées (50 %) et les jeunes de 18 à 34 ans (57 %).
Mais de quoi parle-t-on exactement ? Si l’on se limite aux DSA, il s’agit moins d’un parti politique que d’un assemblage souple et disparate d’associations locales, rapportait cet été le New York Times. En l’espace de dix ans, ses rangs ont grossi de 6000 à 120 000 membres en même temps que leur moyenne d’âge a dégringolé de 68 ans à 33 ans à mesure que débarquaient de nouveaux militants issus de toutes sortes de courants, allant du mouvement Occupy Wall Street à la cause palestinienne, en passant par les mouvements #MeToo et Black Lives Matter et l’opposition à la multiplication des centres de données.
Visant à « mettre fin à l’oligarchie capitaliste », ce qui lui tient lieu de programme politique national ne compte que quelques courts paragraphes souvent vagues à souhait. Parfois radicales, parfois tellement acceptées dans les autres pays développés qu’elles en sont presque banales, les idées qui y sont mises en avant semblent être une sorte de buffet dans lequel les membres et les sympathisants sont plus au moins libres de prendre ce qui leur plaît.
On y appelle, entre autres, à l’abolition de la police et des prisons ainsi que du ministère de la Défense et du Sénat. On voudrait aussi voir légalisées toutes les formes d’immigration et nationalisées les plus grandes entreprises et principales industries. On demande également que cessent toutes formes d’interventionnisme américain à l’étranger, à commencer par l’aide économique et militaire à Israël.
D’autres mouvements de gauches, de même que certains pays, se reconnaîtront dans le désir des DSA de plus taxer les riches, d’augmenter le salaire minimum et de réduire la durée de la semaine de travail. Ils seront d’accord aussi avec l’idée d’améliorer le filet social, de construire plus de logements sociaux, d’offrir des services de garde gratuits et de réduire les dépenses militaires.
Et puis, il y a tous ces objectifs largement partagés dans la plupart des autres pays développés, comme un système d’assurance maladie public et universel, le droit à l’avortement, la protection du droit de vote, la possibilité de choisir entre plus de deux partis politiques, une forme de contrôle des loyers, le droit à des congés parentaux payés, l’accélération du virage vert, le droit à la syndicalisation et l’appui à la Cour pénale internationale.
Des idées qui font leur chemin
Les socialistes démocrates ne sont pas à l’abri des dérapages, a admis Alexandria Ocasio-Cortez, en entrevue au mois d’août sur les ondes de la chaîne de télévision ABC. « Woke 1.0 était fou », a-t-elle dit, citant comme exemples l’idée d’abolir la police ou d’annuler la fête de l’Action de grâce parce qu’elle glorifierait le colonialisme et l’oppression des Premières Nations.
Quant au reste, il n’est pas sûr que les républicains et les démocrates plus modérés soient en train de gagner leur nouvelle guerre froide contre leurs prétendus communistes de l’intérieur. Plusieurs idées défendues par cette nouvelle gauche semblent, en effet, faire leur chemin dans l’opinion publique.
À commencer par celle d’un système d’assurance maladie universel, qui recueille 59 % d’appui dans la population, selon un sondage commandé par le Wall Street Journal, le mois dernier. On observe la même chose pour une hausse du salaire minimum à 20 $ l’heure (57 %), une augmentation de l’impôt sur le revenu des plus riches (66 %), l’adoption d’une nouvelle taxe sur les fortunes des milliardaires (61 %), un plafonnement du coût des garderies (74 %) et du prix des médicaments (87 %), le droit à la citoyenneté pour les immigrants arrivés depuis longtemps et bien intégrés à leurs communautés (75 %) et un arrêt de l’aide militaire à Israël (58 %).
D’un autre côté, les Américains continuent d’appuyer la lutte contre l’immigration illégale à la frontière (79 %) et la hausse du financement des forces de l’ordre (66 %) et de rejeter l’idée d’épiceries gérées par l’État (58 % contre).
Pour leur part, les Socialistes démocrates des États-Unis ne recueillent que 24 % d’opinion favorable, contre 52 % d’avis négatif et 24 % d’indécis, selon le même sondage. C’est un appui moins grand que pour les partis démocrate (38 %) et républicain (39 %) ou pour le mouvement Make America Great Again (MAGA) du président Trump (37 %). Mais c’est aussi un peu moins d’hostilité que les 57 % à 59 % d’avis négatif que les trois autres recueillent.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.