Au Royaume-Uni, les petites salles indépendantes face à la crise du coût de la vie

D'après des chiffres publiés mi-octobre par les syndicats britanniques, la facture des ménages s’est alourdie de plus de 16 000 euros depuis 2021, en raison de l'inflation. Et les foyers ne sont pas les seuls à subir de plein fouet les conséquences de cette crise : toute une partie du monde de la culture en pâtit également. C'est particulièrement le cas des « grassroots venues », ces petites salles indépendantes où de futurs grands artistes font leurs armes, qui sont de plus en plus menacées.
À Londres, difficile de faire pub plus mythique que le George Tavern. Situé dans l'est de la capitale britannique, au bord d'une route, ce bar ne paie pas de mine. Il a pourtant été fréquenté, en leur temps, par Kate Moss, Amy Winehouse, ou Nick Cave… Et si les stars se font aujourd'hui plus discrètes, le « George », comme l'appellent affectueusement ses habitués, affiche pourtant salle comble ce soir-là encore.
Des salles qui font communauté
Derrière le bar, Oskar Augustsson, le manager, s'affaire entre deux discussions avec des clients. « Ici, on croise aussi bien des habitués que des gens qui ont entendu parler du bar et viennent voir de quoi il s'agit », sourit-il. Arrivé de Suède il y a quelques années, ce jeune homme est entré dans la vie londonienne par le George. « C'est là que je travaille, là où j'ai rencontré certains de mes meilleurs amis, là que je continue de rencontrer de nouvelles personnes. »
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Car le public de ce pub varie régulièrement, au gré des programmations d'artistes. « Il y a beaucoup de diversité, s'enthousiasme encore Oskar Augustsson. On reçoit aussi bien des groupes bien établis, comme Geese, que des groupes locaux dont c'est peut-être même le tout premier concert. » Avant de conclure : « Tout cela permet de créer une véritable communauté, et de la vitaliser. C'est quelque chose qu'on ne retrouve pas dans les grandes salles. »
Pauline Forster, 76 ans, propriétaire du George Tavern depuis 2003, abonde : « Nous représentons un espace de convivialité. N'importe quel soir de la semaine, n'importe qui peut venir ici, boire un verre, et rencontrer d'autres personnes. À condition de savoir se tenir, bien sûr ! » Un espace devenu rare, dans ce quartier de l'est de Londres : « Il y a quelques années, il y avait des dizaines de bars ici. Maintenant, nous ne sommes plus que deux. Je les ai tous vus fermer… », se désole cette énergique retraitée.
Menaces juridiques et financières
Malgré son statut dans la capitale britannique, les t-shirts « Sauvez le George » que portent les employés et qui sont vendus au comptoir racontent une réalité difficile : au Royaume-Uni, les salles indépendantes peinent à survivre. « Nous sommes constamment menacés », soupire Pauline Forster, qui a, en 20 ans, mené trois batailles judiciaires pour protéger son pub de projets immobiliers le menaçant. « Et ce n'est probablement pas fini, s'inquiète-t-elle. À vrai dire, je préfère ne pas y réfléchir, parce que j'ai peur que, si j'y pense trop, ça finisse par arriver. »
Au-delà des menaces immobilières, Pauline Forster craint aussi le couperet financier : « Je n'arrive à me dégager que 250£ de salaire chaque mois, une fois que j'ai payé mes équipes, les réparations, les taxes, et le reste. »
Une réalité qui se vérifie à l'échelle du pays : 53 % des salles britanniques indépendantes ne dégagent aucun profit, et en 2025, une trentaine d'entre elles ont mis la clé sous la porte.
« Nous ne sommes pas protégés, tempête la propriétaire du George Tavern. Nous devrions être sacrés, mais ce n'est pas le cas ! Aujourd'hui ce qui compte, c'est l'argent, et les projets immobiliers juteux. Et nos petites salles, eh bien, elles représentent un obstacle pour ces programmes. »
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Un maillon essentiel de l'industrie musicale
C'est précisément pour appuyer les demandes de ces petites salles et les aider à survivre que le Music Venue Trust (MVT) a été mis sur pied. Cette organisation caritative, située dans le nord de Londres, « fait du lobbying pour les petites salles indépendantes, les soutient financièrement et propose des solutions au niveau politique », expose Rebecca Walker, directrice des projets live au sein du MVT.
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Une mission que cette trentenaire juge vitale : « La vitalité culturelle du Royaume-Uni fait la fierté du pays. Or, les petites salles indépendantes, ce que l'on appelle les grassroots venues, sont le laboratoire de l'industrie musicale nationale. Tous les artistes britanniques mondialement connus sont d'abord passés par ces petites salles où ils ont pu rencontrer le public et peaufiner leur art. » Parmi eux : Oasis, Radiohead, les Arctic Monkeys, mais aussi plus récemment Olivia Dean, Ed Sheeran ou Lola Young. « Donc, poursuit-elle, si on tue le bas de la chaîne, il n'y aura plus rien en haut. »
Et de constater que les artistes qui remplissent les plus grandes salles britanniques – les festivals ou le stade de Wembley à Londres – sont désormais essentiellement américains : Sabrina Carpenter ou Ariana Grande en tête. « Nous avons encore des artistes comme Coldplay, qui font d'immenses salles, souligne Rebecca Walker. Mais il n'y a pas vraiment de jeunes générations pour prendre le relais. »
Les solutions existent pourtant, pointe-t-elle. Parmi elles, les « ticket levies », qui consistent à prélever une livre sur chaque billet de concert vendu par une grande salle ou une grande plateforme de vente de places de spectacle. Ce qui représenterait 90 000 £ pour chaque concert complet au stade de Wembley, reversables par la suite à un fonds de défense des petites salles. Autre possibilité : permettre au public d'acheter des parts de leur salle locale, afin de mieux répartir les coûts de propriété et d'impliquer la population dans sa vie locale. « Les solutions sont là », insiste Rebecca Walker. Ne manque plus que la volonté politique.
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