Osei Korankye, les cordes de la mémoire ghanéenne

Le 23 octobre dernier, Osei Korankye, virtuose ghanéen du seperewa, harpe-luth de la tribu ashanti, se produisait à la Fondation Cartier à Paris, au cœur du « Parliamant of Ghosts » d’Ibrahim Mahama, dont l’exposition Le Temps des récoltes envahit l’espace muséal. L’occasion de redécouvrir cet instrument quasi disparu. Et de le faire dialoguer avec les œuvres ici présentées, qui interrogent les héritages coloniaux et postcoloniaux du Ghana.
« Je sens que nos ancêtres sont venus nous écouter, je vais prier… Hello ! », jubile, en leur adressant un signe vers l’au-delà, le malicieux musicien ghanéen Osei Korankye. Et force est de constater que sa scène du jour, ce 23 octobre, au cœur de la toute nouvelle et sublime Fondation Cartier, place du Palais-Royal, prête à la présence des esprits.
Une scène ? Plutôt une arène, un cercle magique, ceint de l’œuvre d’art monumentale de son compatriote, le plasticien Ibrahim Mahama, à la réputation mondiale, qui investit, jusqu’à fin février, tout l’espace muséal par son exposition gigantesque et polyphonique : Le Temps des récoltes.
Ce jour, Osei Korankye, 58 ans, se produit donc au beau milieu du Parliament of Ghosts, un Parlement « fantôme », signé Mahama : soit 200 sièges de bois de la tribu ashanti, troqués et achetés par l’artiste, objets iconiques largement spoliés durant l’époque coloniale, aujourd’hui organisés en chambre parlementaire circulaire. Quant à ses assises vides, « fantomatiques », elles renvoient sans équivoque à cette démocratie confisquée, à la suite du coup d’État de 1966, qui renversa le gouvernement Nkrumah.
Assis sur ces sièges séculaires, objets chargés de mémoire, les auditeurs écoutent les premières notes s’élever, chargées de l’émotion palpable du musicien : « Le Ghana, mon pays, est ici, je le sens. Cette disposition circulaire me rappelle nos manières traditionnelles de jouer, loin de ces scènes occidentales qui ne siéent guère à ma musique », affirme-t-il.
L’instrument des rois
Car, entre ses mains, Osei fait chanter, palabrer, virevolter son précieux patrimoine, son totem : un curieux instrument « en forme de mouton » selon les enfants (à condition d’avoir un peu d’imagination, NDLR), une harpe-luth, composée d’une caisse de résonance en bois, recouverte d’une peau animale, affublée d’un interminable cou, où se tendent 14 cordes – 7 de chaque côté. Et Osei de faire répéter au public, syllabe par syllabe, le nom de son insolite attribut : seperewa.
En réalité, cet instrument incongru fut, dès le XVIIIe siècle, le symbole de la tribu ashanti (dont l’étymologie signifie, en twi, « à cause de la guerre »). « À l’origine, seuls les rois et leur cour avaient le privilège de se délecter de sa sonorité », précise Osei.
Par la suite, cette harpe-luth gagne la vie communautaire pour accompagner l’âme de tout un peuple : les chants, les récits, les proverbes, les épopées du quotidien… « Omniprésent, le seperewa rythmait nos naissances, nos mariages, nos anniversaires, les travaux des champs… », insiste le musicien.
Au milieu du Parlement, le facétieux virtuose fait discourir son instrument de manière volubile, laisse courir tous ses doigts sur les cordes, s’amuse de ruptures rythmiques et de reprises endiablées. Sur les notes entremêlées, aux sonorités un brin semblables à celles d’une kora, il chante en twi, lance des prières en cascades et en murmures, célèbre la vie entre nos mains ou invoque le futur toujours connecté aux racines. Et entre chaque morceau, il raconte, jovial, son instrument, qui apparaît ici comme une évidence.
Les ruptures de l’histoire
Et pourtant. Durant plusieurs décennies, le seperewa avait totalement disparu des radars ghanéens, remplacé par les instruments de la « modernité », guitare et accordéon. « Les colons voulaient “vendre” leur mode de vie, en changeant nos habitudes, nos mentalités, nos traditions… Le seperewa était devenu un instrument ringard, dont plus personne ne jouait », déplore Osei.
Et voici, en écho, ce qu’explore plus largement Le Temps des récoltes d’Ibrahim Mahama : les héritages coloniaux et postcoloniaux, les ruptures sociales, politiques et économiques, et les espoirs nés des indépendances, à travers notamment des vestiges et décors du quotidien : des toiles de jute utilisées pour le transport du cacao, par exemple, ou la reconstruction in situ d’une ancienne usine ghanéenne de bouteilles en verre, dernier chantier de décentralisation de Nkrumah. Car voici bien le projet de l’artiste : cueillir les rêves au creux des objets et de la mémoire de son pays.
Chez Osei aussi, tout part d’un rêve et d’un objet. Celui de son grand-père, en 1964. « Une nuit, il a rêvé si fort du seperewa disparu que, le lendemain, il est parti dans le bush pour trouver les matériaux adaptés et en fabriquer un », raconte Osei.
Naturellement, il a transmis son art à son petit-fils, qui, à son tour, le prodigue à ses élèves. « Mais au total, je compte sur les doigts des deux mains ceux qui sont capables de bien jouer le seperewa, affirme le maître. Le plus drôle ? La plupart de mes compatriotes pensent que cet instrument vient de l’étranger… »
L’âme du highlife
Dire que ce symbole avait été complètement éradiqué du paysage serait pourtant inexact. Surnommé « l’âme du highlife », le seperewa a, en réalité, inspiré le jeu de guitare si particulier du style phare du pays. Et voici sûrement pourquoi Osei, le gardien du temple, regarde l’avenir d’un œil serein. « Chaque génération avance avec son propre langage, ses propres outils, ses technologies. Aujourd’hui, au Ghana, c’est le règne du hip-life et du dancehall, qui comportent beaucoup d’influences occidentales dans un monde globalisé. Mais après tout, tant que nos racines résonnent encore dans ces nouveaux sons, c’est parfait », résume-t-il.
Et entre les sièges ashanti d’Ibrahim Mahama et la harpe-luth d’Osei Korankye, il n’y a qu’un pas, résumé dans cette phrase de l’artiste plasticien : « Le futur n’est pas une chose qui “existe” simplement quelque part ; il vit aussi dans nos mémoires. »
Ibrahim Mahama, Le Temps des Récoltes à la Fondation Cartier, jusqu’au 28 février 2027.
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