La neutralité est-elle toujours bienveillante ?
Dans mon métier, on invoque souvent la neutralité bienveillante pour désigner une posture impliquant une distance et une retenue chez le psy, qui serait nécessaire pour bien soigner. Rattaché à la psychanalyse classique d’abord, ce principe provient d’une cure élaborée au tout début du XXe siècle, avant les deux grandes guerres.
Près de 130 ans plus tard, ce principe est encore évoqué, mais pas seulement dans les cabinets. Il l’est aussi pour encadrer la prise de parole de certains professionnels de la santé dans le débat citoyen. Ce principe de neutralité existe bien dans nos codes de déontologie, mais d’une manière qui, heureusement, permet aussi de laisser libre cours à une liberté d’expression chez ces professionnels qui sont aussi des penseurs, des intellectuels, des gens engagés dans leur communauté, et qui sont donc à même d’animer le débat public, comme le ferait n’importe quel citoyen.
Au sortir de cette campagne électorale et au lendemain de l’assermentation des nouveaux députés, cette question de la neutralité m’a habitée de près, puisque, pour la première fois, j’ai vécu l’exercice directement dans ma maison. Mon amoureux a en effet décidé de revêtir les couleurs orangées de Québec solidaire et de se lancer en politique.
Je suis ainsi devenue, pendant quelques semaines, la « femme du candidat », qui lui aurait répondu, pareille à une Pauline Julien incarnée par Suzanne Clément : « Chus la femme de personne, chus la femme avec qui tu vis ! » Femme de personne, certes, mais aux premières loges tout de même du grand déploiement d’efforts humains que l’exercice démocratique requiert pour toutes les personnes qui se présentent et toutes celles qui les soutiennent, posent des pancartes, organisent des réunions, rédigent des communiqués, scrutent l’actualité, mais aussi gèrent la haine, l’endiguent, suppriment des commentaires, modèrent des menaces de toutes sortes et tentent de maintenir le débat dans ce qu’il devrait être dans toute société qui se réclame démocratique : un exercice de maturité.
Je suis ressortie de l’exercice admirative et reconnaissante envers cette chose qu’on appelle démocratie, et qu’on tient pourtant trop pour acquise. Mais j’en suis aussi ressortie inquiète, comme Emilie Nicolas le soulignait si justement dans sa chronique « Désormais, on se parle comment ? », devant la fragilisation des dialogues entre humains. De fait, j’ai aussi été à même de constater combien une frange importante de la population glissait rapidement dans l’insulte, dans la menace et dans l’intimidation lorsqu’il s’agissait simplement d’entendre ce qui n’est souvent que des critiques concernant des idées ou des manières de faire de leur chef, notamment.
J’ai trouvé plutôt ironique, je dois le dire, d’assister à la fois à un engouement absolument mérité pour le film d’Anaïs Barbeau-Lavalette Pauline Julien. Femme pays et au lynchage public de femmes à la verve et au ton « non policé », telles que la psychiatre Marie-Ève Cotton lorsqu’elle exprimait ses opinions politiques sur ses réseaux sociaux ou, plus récemment encore, les députées nouvellement élues Nada Boumeftah, Éloïse Coulombe, Ariane Boyer et Gisèle Pouhe Njall après leur passage à Tout le monde en parle peu après leur victoire.
Je me suis demandé ce qu’il en était de cette nostalgie à géométrie variable qui permettait, d’un côté, d’encenser une femme libre, rageusement et fougueusement engagée politiquement, lorsqu’elle était chanteuse, artiste, mais qui est aussi décédée, tout en déversant, d’un autre côté, autant de haine sur une femme bien vivante, tout aussi libre et engagée, comme Marie-Ève Cotton, sous prétexte qu’elle dérogerait à son principe de neutralité ? Je me suis aussi demandé si on aurait reproché à un homme ce même soi-disant manque de neutralité, sachant qu’il y a encore, socialement, des affects qu’on accepte beaucoup plus facilement de voir s’incarner chez des hommes que chez des femmes qui s’expriment dans l’espace public, et ce, peu importe la profession « neutre » qu’ils exercent.
Le recours aux insultes qui psychopathologisent les femmes dès qu’elles formulent des opinions sur un ton qui n’est pas « posé » est un réflexe encore bien tenace, si l’on se fie à la déferlante de diagnostics formulés concernant la Dre Cotton sur les réseaux sociaux, mais aussi concernant la députée Nada Boufmetah, qui a eu le malheur de célébrer, avec une conviction qu’on pardonnerait illico à un homme, qu’on aurait dit seulement « très fier de lui », sa victoire du 5 octobre dernier.
En voyant défiler des images de ces deux femmes en camisoles de force sur mes réseaux sociaux, et après avoir lu des commentaires d’une grande violence envers elles, j’ai eu envie de recommander à tous et à toutes l’écoute de la série balado Les fantômes de l’hystérie sur France Culture et le livre Sortir de la maison hantée. Comment l’hystérie continue d’enfermer les femmes, tous deux créés par la journaliste et essayiste Pauline Chanu. Dans ces deux œuvres, Pauline Chanu réfléchit aux ressorts toujours présents dans la psyché collective qui permettent d’enfermer la parole des femmes au moyen de discours qui les font passer pour « folles ». La stigmatisation du genre féminin permet de mettre en place une police du ton mue par le désir de faire taire les femmes qui dérangent.
Et si, « à défaut de neutralité, nous revendiquions l’honnêteté », comme le propose la journaliste Salomé Saqué dans son dernier essai, Résister. Elle y réfléchit au journalisme lorsque celui-ci s’exerce en période de montée du fascisme et de l’extrême droite. Elle y démontre comment, à une époque comme la nôtre, la neutralité peut servir de laissez-passer à une banalisation de discours et de méthodes qui menacent les fondements de la démocratie.
Il est ironique, aussi, de penser à quel point la neutralité de certains intellectuels, au cœur même du siècle où Freud l’a précisément pensée comme un dispositif de soin, aura aussi permis au fascisme de s’installer tranquillement, jusqu’à faire basculer le monde dans l’horreur absolue.
Alors, au moment où tout l’Occident se voit à nouveau aux prises avec une montée de l’intolérance, un retour à des discours misogynes et racistes décomplexés — pour ceux qui en doutent, allez jeter un œil sur les commentaires qui ont suivi le passage des nouvelles députées à TLMEP — et un fossé de plus en plus grand entre les conditions de vie des privilégiés et celles des moins nantis, a-t-on vraiment besoin d’intellectuels neutres ? Ou bien a-t-on plutôt besoin de penseurs et de penseuses, surtout, qui ont le courage de dénoncer ce qu’ils observent ?
Psychologue clinicienne, Nathalie Plaat est autrice et chargée de cours à l’Université de Sherbrooke.
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