Jeunesse d’hier et d’aujourd’hui, ou quand Michel Tremblay raconte son adolescence
À titre d’acteur, d’adaptateur, de scénariste, de réalisateur et de metteur en scène, René Richard Cyr a beaucoup fréquenté l’univers de Michel Tremblay. Mais c’est la première fois qu’il procède à la création d’une de ses pièces. Il y a bien eu Bonbons assortis, une transposition du livre mise en scène au Rideau vert en 2006, mais c’est la première fois que l’auteur, aujourd’hui âgé de 84 ans, confie au metteur en scène, qui vient d’avoir 68 ans, un texte inédit à mettre au monde : Confessions d’un enfant du siècle dernier.
Selon René Richard Cyr, on assiste d’abord et avant tout ici à la construction d’un individu, un futur écrivain qui va, de 12 à 25 ans, vivre des expériences qui vont le transformer à jamais, des premières fois qui vont le définir, des rencontres qui vont le révéler à lui-même. « Il paraît que tout se joue entre 0 et 6 ans, mais, comme je l’ai écrit dans mon “mot du metteur en scène”, disons qu’après, il se passe pas mal d’affaires aussi ! C’est beau de voir l’alter ego de Michel se construire, devenir un citoyen, un homme, un artiste, un homosexuel, un auteur… »
En lisant ce chapelet de moments fondateurs — des péripéties qu’on vous laisse le bonheur de découvrir, mais qu’on meurt d’envie de vous raconter —, on se régale, on rigole beaucoup, on a souvent la gorge serrée et il arrive même qu’on verse quelques larmes. Il y a là des triomphes et des déconfitures, des prises de conscience cocasses et d’une théâtralité exacerbée. Alors que certains souvenirs truculents apparaissent pour la première fois, d’autres ont déjà été abordés ailleurs, par exemple dans Vingt-trois secrets bien gardés (Leméac, 2018), mais ils ont droit dans cette version théâtrale à une mise en mots bien différente.
« Quand tu découvres que tu es gai en 1955, explique l’auteur, tu penses que tu es tout seul, que tu n’es pas normal, que tu es un paria, que tu es en marge de la société, que tu vas manger de la marde toute ta vie, que ta mère va avoir honte de toi. Mais ce petit gars-là, ce qu’il ne sait pas, c’est qu’il y en a des centaines de milliers comme lui dans le monde. C’est à partir de là que j’ai trouvé la structure que j’allais adopter pour la pièce : j’allais multiplier le personnage par cinq, de manière à représenter la multitude d’enfants qui vivent la même chose que lui partout sur la planète. »
Quintette vocal
La pièce s’intitule Confessions d’un enfant du siècle dernier. Les plus perspicaces auront saisi la référence à Musset. Mais le titre aurait tout aussi bien pu être Cinq visages pour l’enfant de la grosse femme — clin d’œil à une pièce de Guillaume Corbeil — ou encore Michel, en cinq voix — soulignant ainsi la parenté formelle avec Albertine, en cinq temps. C’est qu’il s’agit bien d’un monologue, celui d’un écrivain d’âge mûr qui revisite son enfance et son adolescence, mais porté par cinq voix, des timbres jeunes et contrastés dont la mission est d’épouser le caractère musical de la partition, son exquise choralité.
Sortis des écoles de théâtre entre 2018 et 2025, les cinq interprètes choisis par René Richard Cyr sont Étienne Courville, Élie Dorval, Émile Ouellette, Nour Shoukry et Madani Tall. « Michel a écrit en pensant à cinq acteurs d’âges différents, révèle le metteur en scène. Mais j’ai rapidement été séduit par l’idée d’un vieil auteur incarné sur scène par cinq comédiens qui n’ont pas 30 ans et qui apportent des énergies diverses. Je trouvais que ça correspondait bien à la vivacité du texte. Parce que la pièce n’a rien d’une complainte, elle n’a rien de nostalgique, elle est plutôt caractérisée par une musicalité, une polyphonie qui dynamise beaucoup les échanges. Ça représente un énorme effort de mémorisation pour les acteurs, c’est certain, mais je peux vous dire qu’ils travaillent fort, qu’ils ne seront pas amplifiés — ce qui, à notre époque, est en soi une prise de position — et qu’ils sont magnifiques. »
En effet, ici comme dans plusieurs des grandes pièces de Tremblay, la musicalité des répliques exige des interprètes une sorte de virtuosité. Comme à l’opéra, il y a des solos, des duos, des trios, des quatuors et des quintettes. Dans le texte, qui paraît ces jours-ci chez Leméac, on a même droit, au début de chaque scène, à une indication d’interprétation : presto, agitato, andante, adagio, moderato cantabile… « J’ai presque chaque fois besoin de trouver la musique des mots, explique l’auteur. Je fais ça notamment parce que ça m’aide, que ça m’a aidé toute ma vie à éviter d’écrire du théâtre réaliste, à m’affranchir d’un rapport conventionnel au temps et à l’espace. Ça me permet aussi d’insuffler du lyrisme à mes pièces. Quand j’étais jeune et prétentieux, je disais que mes pièces se situaient toujours à deux pouces au-dessus du sol. »
Effet boomerang
Cette partition éclatée tout en étant réglée au quart de tour, portée par un chœur dont les membres forment un tout sans pour autant abandonner leurs individualités, c’est une manière astucieuse de traduire la complexité de l’identité, ce qui tiraille le jeune héros en pleine définition : sa peur d’être lui-même, gai et écrivain, son désir naissant, son besoin d’évasion par la lecture, sa soif d’écrire, son envie de s’affranchir de ses origines, de son corps, de son éducation, de sa condition…
« Ça m’a étonné et ravi de voir à quel point les membres de la distribution se reconnaissent là-dedans, explique le metteur en scène. Ils n’ont pas du tout l’impression de jouer quelque chose d’“historique”. Bien sûr, ils n’ont pas connu l’aumônier qui vient en classe parler de “pertes nocturnes”, mais ils ont le même besoin de validation que le personnage de la pièce, ils oscillent encore entre le désir d’être comme tout le monde et celui de ne pas être comme tout le monde, d’exister différemment. Ce sentiment-là, on dirait bien qu’il est indémodable. C’est pour ça que je dis que la pièce, tout en donnant à voir la construction de Michel Tremblay, a quelque chose d’assez universel, qu’elle déclenche un effet boomerang qui fait que beaucoup de gens vont se reconnaître. »
Après tout, qui ne rêve pas de dire, comme le jeune Michel lorsqu’il découvre l’écriture : « Depuis que ça a débloqué… Depuis que ça déborde… Qu’on dirait que chus pas capable d’arrêter… Parce que ça me fait tellement de bien… Depuis que c’est devenu mon refuge… Ma consolation… Depuis que j’ai trouvé mon refuge… Ma consolation… Ma passion… Depuis que j’ai trouvé ma passion… On dirait que je peux pus arrêter… J’f’rais juste ça… Du matin au soir… »
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