Où sont passés nos œufs?
Qu’est-ce qui est venu en premier, l’œuf ou la poule ? Nous ne pourrons certainement pas trancher définitivement cette vieille et fameuse polémique. Par contre, savoir ce qui vient avant que l’œuf se retrouve dans votre assiette, ça, c’est possible et c’est fascinant. Toute une infrastructure existe entre le moment où l’œuf est pondu et celui où vous le cuisinez, et cette infrastructure repose sur des centaines de salariés qui effectuent un travail difficile jour après jour et méconnu du grand public.
Pour 30 % des œufs du Québec, ces femmes et ces hommes travaillent à la Ferme St-Zotique dans un climat considéré par une majorité d’entre eux comme étant toxique et basé sur l’intimidation, la peur et les représailles. Le géant canadien de l’œuf, Burnbrae Farms, y exploite un important poste de classification. Ce poste met en marché des œufs produits directement dans les poulaillers adjacents à l’usine, mais aussi par tout un réseau de producteurs québécois d’œufs. Les salariés y prennent soin des poules pondeuses. Ils lavent, mirent et classent les œufs, confectionnent les emballages, préparent les commandes et livrent partout au Québec.
Or, depuis le 2 octobre, Burnbrae Farms a décidé de mettre la majorité de ces salariés en lockout pour leur imposer des reculs importants.
Vous l’avez sans doute remarqué, les sections d’œufs dans plusieurs épiceries manquent cruellement de produits. La Ferme St-Zotique, c’est une part importante de la production d’œufs au Québec. L’employeur accepte donc de fragiliser la distribution de près d’un œuf sur trois au Québec. Pour combler les failles de son plan de contingence, il fait classer en Ontario des œufs produits ici. Pire encore, il les remplace par des œufs importés des États-Unis.
Prenons un instant pour mesurer ce que ça veut dire. Notre système de gestion de l’offre existe précisément pour garantir un approvisionnement stable, local et de qualité. Les quotas sont établis en fonction des besoins de chaque province. Les producteurs d’ici ont bâti leurs fermes sur cette promesse. Et un seul employeur pourrait, par son libre choix, faire classer nos œufs en Ontario, les remplacer par des œufs américains et fragiliser tout un écosystème sans avoir à rendre des comptes à qui que ce soit ?
C’est ici qu’Ottawa a un rôle à jouer. Le gouvernement fédéral est le gardien de la gestion de l’offre et de l’encadrement des importations. Il a défendu bec et ongles ce système face aux pressions de Washington. Il ne peut pas rester les bras croisés pendant qu’une entreprise s’en sert comme d’un filet de sécurité pour casser un conflit de travail. Nous demandons au gouvernement fédéral de faire la lumière sur ces importations et de s’assurer qu’elles ne servent pas à prolonger un lockout.
Depuis des mois, les Canadiens se tiennent les coudes levés face aux menaces venues du sud. On achète local. On boude les produits américains. On défend nos fermes et nos emplois. Les familles québécoises font leur part à l’épicerie. Comment accepter qu’une grande entreprise canadienne fasse exactement l’inverse : tasser ses propres travailleurs et remplir nos paniers d’œufs américains ?
À l’heure où nos relations avec nos voisins du Sud sont plus que précaires, l’autonomie alimentaire n’est pas un slogan. C’est une nécessité. Les travailleurs de Saint-Zotique en sont un maillon essentiel. Ils ne demandent pas la lune : ils demandent une négociation de bonne foi, dans le respect, pour un retour rapide au travail.
Burnbrae doit revenir à la table. Ottawa doit cesser de regarder ailleurs. Et nous tous, gardons les coudes levés : pour nos œufs, pour nos producteurs et pour ceux qui les font arriver jusqu’à nous.
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