«Le fantôme dans la machine»: l’imagination à la rescousse de la perte
Fanny Britt décrit avec humour sa pièce par le néologisme d’« auto-science-fiction ». « Dans toutes mes œuvres, il y a une réalité déguisée — on part toujours de ce qui nous habite », explique-t-elle. Si la dimension autofictionnelle se révèle plus frontale dans ce nouveau texte, cette appellation annonce en revanche la grande part de fabulation du récit, où l’invention prend le pas sur la biographie.
Dans Le fantôme dans la machine, créée chez Duceppe, Rousse (Anne-Élisabeth Bossé) est une romancière à succès, qui tente de recréer de mémoire une pièce qu’elle a perdue. Un texte où elle abordait des retrouvailles avec son frère… mort depuis 26 ans. La protagoniste voit alors apparaître trois incarnations du disparu : le frère tel qu’il était à son décès (Christophe Levac), le raté (Patrice Dubois) et la version idéalisée (Simon Lacroix), qui a fait sa vie en Irlande. À travers ce dernier, Rousse explore l’autre existence qu’elle aurait pu mener…
La dramaturge, qui a réellement perdu son frère en 1997, avait déjà évoqué ce deuil, mais très pudiquement, dans Toutes choses, montée au théâtre de Quat’Sous au printemps 2022, et aussi mise en scène par sa grande complice depuis l’enfance, Alexia Bürger. « C’était plus une pièce sur la peur de perdre, note Britt. Alors que Le fantôme… aborde ce qu’on fait de nos pertes. Comment elles nous transforment à un niveau presque cellulaire, et comment on est accompagnés par les disparus. Mais ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant la perte que toute cette vie qui se construit sur des décennies, après. C’est une pièce sur comment l’imagination vient à la rescousse du deuil, de la perte, de la souffrance. C’est un outil de réconfort, de connexion. Moi, en tout cas, j’ai plus de facilité à exprimer mes sentiments dans l’imagination que dans la réalité. »
Outre l’invention comme moyen de survie, l’œuvre ouvre une réflexion sur le « prix que coûte chaque choix dans une vie. Quand on perd quelqu’un, on peut se taper la tête sur les murs pendant très longtemps à essayer d’empêcher cet événement d’arriver dans notre souvenir, à idéaliser aussi ce que ce serait si cette personne était encore là. Et c’est vrai pour le deuil d’un être humain, mais aussi pour toutes sortes de pertes ». Or, Rousse réalise que, dans la réalité parallèle où son frère idéalisé existe, il y a un prix à payer. « Dans cet univers où lui n’est pas mort, sa vie est très différente. Elle n’écrit pas. Mais elle est comme tentée d’aller se réfugier dans ce monde-là, où elle a encore accès à cette personne si importante pour elle. »
La pièce se déroule dans un espace mental, estime Alexia Bürger. « C’est comme un voyage à travers la psyché de Rousse. Et à mesure qu’elle cherche à retrouver son histoire, elle ne la contrôle plus. Finalement, ces fantômes, qui sont le fruit de son imagination, prennent le dessus sur elle. Mais c’est à sa propre identité qu’elle réfléchit. Ce que ça révèle, ce sont les failles d’une autoconstruction : le personnage qu’on s’écrit pour soi. Car même si ça part d’une vérité, on s’invente. »
Pour la créatrice du récent Visages — texte qui sera d’ailleurs publié fin octobre chez Atelier 10 —, Le fantôme dans la machine met donc en lumière « la construction de l’identité par rapport à l’autre. Il y a souvent plusieurs forces à l’intérieur de nous qui se combattent. Et ce que j’aime beaucoup dans la pièce, c’est que Frère raté remet Rousse en question. Il l’empêche d’aller dans ses détours et ses justifications, la mettant devant un aspect d’elle qu’elle finit par regarder en face. C’est toujours Rousse qui se parle à elle-même à travers ses frères. Et c’est comme ça qu’on a monté le spectacle : en faisant en sorte qu’on ait toujours l’impression que c’est elle qui les crée au temps présent ».
Cette opposition devient donc pour la protagoniste une façon de réévaluer sa vie, mais aussi, ajoute Fanny Britt, « qui elle croit être, qui elle est réellement. Et qui elle contient ».
Et avec ce personnage visité par trois fantômes, l’autrice de Hurlevents « reprend un peu le fil narratif » du célèbre Conte de Noël de Charles Dickens. La figure de Scrooge habite cette amoureuse de culture britannique depuis l’enfance. D’où les références, dans le récit, à l’écrivain anglais. (Les costumes éclatés d’Elen Ewing comporteront d’ailleurs un aspect dickenesque.)
Au cœur de la pièce loge également la riche notion de la « mémoire vivante », indique Bürger. Comme nous, nos souvenirs se transforment au fil du temps. « On est sans arrêt en train de réécrire les gens qu’on a perdus parce qu’ils nous suivent et que nous, on change. »
Rousse tente d’abord de s’accrocher à la mémoire « d’une manière étouffante, de la contenir dans une forme figée, explique l’autrice. Si ce personnage connaît une résolution, c’est d’accepter la déformation du temps sur les souvenirs, de lâcher l’idée que l’exactitude est importante. D’accéder plutôt au fait que la mémoire est une aventure, un voyage en soi. Et que de ne pas posséder la vérité ne veut pas dire qu’on a perdu notre lien à quelqu’un ».
Britt s’est elle-même longtemps enorgueillie de posséder une très bonne mémoire, de sa capacité à se remémorer les détails du passé. La diminution de cette faculté ces dernières années l’a amenée à se questionner sur « ce qui importe vraiment dans le souvenir. Est-ce de pouvoir revivre exactement les moments qu’on a vécus, ou d’être capable d’embrasser les zones d’ombre, tous les chemins qu’on n’a pas pris, les regrets aussi ? Pour arriver à une sorte de capacité de juste voir ce qui est ».
Ludisme
À travers cette mise en abyme, où Fanny Britt imagine un personnage d’autrice qui s’est elle-même inventé un alter ego, le spectacle met donc de l’avant un dispositif très théâtral, aux multiples niveaux. « Ce n’est pas qu’une question d’autoprotection, assure la dramaturge. C’est un jeu, aussi. » La pièce est souvent drôle.
Sa metteuse en scène, elle, reconnaît devoir prendre une immense distance face à la pièce de sa grande amie. « Sinon, comment aller pleinement dans les failles du personnage quand on a une référence vivante, qu’on aime, à côté de soi ? La fiction nous permet d’aller plus loin dans la vérité, en fait. »
Pour Alexia Bürger aussi, ce récit plonge dans des racines personnelles : le frère de Britt a été son premier chum. « Et j’ai moi-même perdu un frère de manière assez brutale, 10 ans plus tard. Alors, ça fait énormément écho. J’étais aux côtés de Fanny dans la perte. On a vécu ça ensemble. » Mais le processus théâtral met en place d’emblée un mécanisme distancié. « J’ai la plus grande admiration pour l’autrice Fanny Britt. Je regarde vraiment ses personnages pour leur richesse. De cette référence réelle, on extrait quelque chose qui est plus de l’ordre d’une couleur ou d’une émotion qu’on essaie d’insuffler. » Et qui n’a rien à voir avec la conformité à la réalité.
« Moi-même j’effectue un travail de détachement, dit Fanny Britt. Ça m’a frappée ce matin en enchaînement : on nomme la date de la mort du frère. C’est fou, c’est devenu un élément de fiction maintenant. Ça n’a plus du tout la même matérialité. » Et c’est grâce au geste d’avoir donné son texte à une équipe, qui a travaillé dessus.
L’autrice considère la matière biographique dont elle s’inspire « comme une argile de base ». C’est à ce travail d’artisanat qu’elle aspire, où « chaque jour je transforme la matière en quelque chose d’autre. Si, au début, c’était comme une petite autobiographie, on l’a fait cuire, verni, et c’est devenu totalement autre. Mais pas moins vrai ! »
Le fantôme dans la machine aborde néanmoins comment les disparus continuent à habiter nos vies. « On dirait qu’en vieillissant, j’ai beaucoup de reconnaissance pour leur présence, dit Britt. Et je suis la personne la moins ésotérique sur la Terre, je ne crois pas du tout aux fantômes. Mais je sens mes disparus plus vivants au fil des ans. Mon frère, j’avais l’impression qu’il était beaucoup plus insaisissable les premières années. Je le cherchais et ne le trouvais pas. Plus je vieillis, plus je me sens en relation avec lui. C’est une ouverture, je pense, qui se crée au fil de toutes les autres pertes qui ont suivi cette première, qui a été fondatrice à la fin de mon adolescence. Ici, je pense à Claude Poissant. J’ai l’impression d’être en conversation presque constante avec lui. C’est-à-dire que son amour, sa bienveillance sont encore là. Il me manque. Mais ça fait du bien, de penser à nos disparus. Même si ça fait mal. »
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