C’était ça ou mourir | Des miettes de cœur

« Lis-le, chéri, je ne veux pas être toute seule à avoir vécu ça. »
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Je l’avais vue pendant deux jours poser le livre, les yeux humides. Le livre qu’elle tenait dans ses mains et qu’elle me montrait, ce livre dont tout le monde parlait depuis le printemps : C’était ça ou mourir.
Je l’ai lu.
Et moi aussi, j’ai eu les yeux humides.
C’est le roman vrai d’un migrant haïtien qui quitte son quartier assiégé par les gangs et qui entreprend de sauver sa vie en abandonnant tout derrière lui.
C’est l’histoire de milliers de réfugiés qui prennent la route pour survivre, une route meurtrière à travers les Amériques : République dominicaine, Brésil, Mexique. La jungle, les indignités, la violence, la mort qui rôde tous les jours.
C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien raconte ce que des centaines d’articles et d’enquêtes journalistiques ont raconté. Mais avec le souffle irrésistible d’un roman, qui nous met dans les souliers troués d’un réfugié épuisé.
D’où les médailles, d’où les sélections pour les plus grands prix littéraires, dont le Goncourt.
Nous sommes des milliers depuis quelques mois à nous être investis émotivement dans le roman de Thélyson Orélien…
À avoir laissé quelques miettes de nos cœurs dans C’était ça ou mourir.
Lundi soir, c’est par le compte X d’un prof de l’Université de Toronto que j’ai pris connaissance d’une controverse naissante en France : un compte inconnu au bataillon affirmait qu’un détecteur d’intelligence artificielle jugeait que C’était ça ou mourir avait été écrit par l’intelligence artificielle.
C’était, ce soir-là, les premiers vents annonçant l’ouragan.
Le lendemain, mardi, l’ouragan était à F4 en France, impossible à ignorer pour les médias français, en avance de six heures sur nous. Puis, pour les médias québécois.
Boréal a appuyé son auteur, de façon un tantinet moins combative que l’éditeur français de Thélyson Orélien, Grasset.
Dans la journée, le débat s’est cristallisé autour de la fiabilité de ces outils de détection de prose écrite par l’intelligence artificielle. Fiables, oui, non, un peu, beaucoup, passionnément ?
Ça dépend des outils, ça dépend des langues…
Et toute la journée, mardi, Thélyson Orélien pouvait dire : c’est une méprise, le robot se trompe, je l’ai écrit, ce roman.
Les fans, ceux qui ont laissé des morceaux de cœur dans les pages de son livre, pouvaient le défendre comme des joueurs de poker, all in, #JeSuisThélyson, #JeTeCrois…
Et ses détracteurs, de bonne foi ou pas – les racistes de même que les adorateurs de l’IA qui ont rappliqué à la vitesse d’un collecteur de dettes de la mafia –, ont pu l’envoyer au bûcher.
Moi, je regardais ça aller et j’enviais la certitude des uns et des autres. J’avais beau me documenter, je n’arrivais pas à me faire une tête.
Le méta-débat, lui, était encore plus important : qu’est-ce qui, à l’ère de l’IA, est vrai, faux ; réel, irréel ; vérité et mensonge ?
On fait confiance à qui, à quoi ?
Avant de me coucher, mardi soir, je suis tombé sur d’autres allégations envers des chroniques de Thélyson Orélien. Plagiat, ce coup-là.
Il était tard, je me suis dit : je vais finir de vérifier demain.
Mercredi matin, j’ai mis côte à côte deux textes publiés en février 2013.
À gauche, une chronique de Dean Andy Bautista dans le Philippine Star, un journal philippin disponible en ligne1.
Sujet : la chute des idoles sportives comme Tiger Woods, Lance Armstrong et Oscar Pistorius.
Titre : Tomber du piédestal.
À droite, une chronique de Thélyson Orélien publiée dans La Presse2.
Sujet : la chute des idoles sportives comme Tiger Woods, Lance Armstrong et Oscar Pistorius…
Titre : Ne mettons pas nos héros sur un piédestal.
Les deux chroniques sont à peu près identiques. Les images, les tournures de phrase, le fil conducteur. Des paragraphes entiers sont quasiment pareils.
Pas de doute : plagiat.
Pour déterminer qui est le plagiaire, le test est simple. On prend les deux textes, on regarde quand ils ont été publiés…
Et celui qui a publié plus tard dans le temps est le plagiaire.
Dean Andy Bautista a publié sa chronique le 23 février 2013 dans le Philippine Star.
Thélyson Orélien a publié la sienne le 28 février 2013 dans La Presse.
Le plagiat, donc : celui de M. Orélien.
Plusieurs autres chroniques plagiées de Thélyson Orélien ont été découvertes mercredi, notamment par La Presse, qui a publié un florilège de ces plagiats en après-midi sous la plume de Charles-Éric Blais-Poulin et d’Ulysse Bergeron.
Et X a accouché d’autres pépites plagiées, comme un texte de M. Orélien primé dans un concours de nouvelle littéraire radio-canadien.
Ça me peine de le dire, mais la vérité a ses droits : Thélyson Orélien est un plagiaire et le plagiat est un délit littéraire, un péché journalistique.
Thélyson Orélien jure ses grands dieux qu’il n’a jamais utilisé l’IA pour écrire C’était ça ou mourir.
Est-ce que Thélyson Orélien a écrit son roman sans IA ? Ou avec un peu d’aide de l’IA ? Entièrement avec l’IA ?
L’internet se déchire encore là-dessus, les contradicteurs de Thélyson Orélien, comme ses fans, tous aussi sûrs de leur vérité. Ce débat ne m’intéresse plus, les réponses à ces questions pressantes sont désormais caduques.
Car si Thélyson Orélien a menti à ses lecteurs en plagiant dans le passé, comment lui faire confiance aujourd’hui pour dire la vérité à propos du rôle de l’IA dans l’écriture de C’était ça ou mourir ?
Je laisse quelques miettes de mon cœur sur le plancher de la cuisine en posant cette question.
1. LISEZ la chronique de Dean Andy Bautista dans le Philippine Star (en anglais) 2. LISEZ chronique de Thélyson Orélien dans La Presse
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