Épisode extrême d’El Niño : « Tout est en train de sécher » au Honduras

La route est de terre, mais on dirait du sable tellement tout est sec. Une poudre grise recouvre les troncs des arbres sur le côté. Notre véhicule roule lentement sur un chemin en mauvais état.
Il faut être patient pour circuler dans cette section du Corridor sec, dans l’ouest du Honduras. Les routes sont taillées à même les collines, grimpant parfois de fortes pentes tout en courbes. La motocyclette qui nous guide s’immobilise dans une petite vallée.
Au loin, les cèdres et les pins, toujours verts. Plus près de nous, des petits champs de maïs aux plants plutôt brun pâle. Il n’y a pas d’épis au sommet des tiges. Ce champ ne donnera presque rien à manger cette année. Une sécheresse sévit dans la région depuis mai.
Aux effets du réchauffement climatique s’ajoutent depuis des mois ceux d'un très puissant épisode d’El Niño. Cette anomalie climatique se produit tous les deux à sept ans, quand la température des eaux de surface de l'océan Pacifique équatorial grimpe et que les vents poussent ces eaux chaudes vers la côte ouest des Amériques. Les effets se font sentir dans plusieurs régions du globe.
Ici, le producteur a perdu presque la moitié de sa récolte
, explique Bryan Lara, un technicien agricole employé par une ONG américaine pour aider les petits agriculteurs dans la région de Marcala.
Le jeune homme laisse son casque sur sa moto et grimpe vers de petites maisons, où habitent des producteurs qui survivent avec ce qu’ils parviennent à faire pousser sur ces collines.

Le producteur de café Marvin Marquez dans la maison familiale au Honduras.
Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron
Dans l’une de ces demeures habitent Marvin Marquez et sa jeune famille. Ça fait plus de trois mois qu'il n'a pas plu ici. Je n’ai jamais vu ça.
Sa voix est calme, son attitude posée. Mais à 35 ans, on sent sa nervosité lorsqu’il regarde ses trois jeunes enfants.
Avec les fèves noires, le maïs fait partie de la diète familiale. Moins de maïs, moins à manger. Mais ce n’est pas le maïs que Marvin veut nous montrer.
Marvin Marquez nous guide auprès de ses caféiers. Des plants qui représentent l’espoir d’une bonne rentrée d’argent. Possiblement la seule de l’année.

Des fruits de caféier desséchés avant d'avoir pu fournir des grains, sur une production installée dans le Corridor sec, au Honduras.
Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron
Des plants qui montrent aussi des signes de difficultés. La rouille du café s’est emparée des feuilles. C’est un parasite qui profite des bouleversements climatiques pour proliférer.
Beaucoup de caféiers sont touchés et produiront moins, constate Bryan Lara, dont une partie du salaire est payée par un programme canadien. La plante est trop faible, assoiffée.
Il n’y aura pas de poulet à Noël cette année!
conclut le technicien agricole sur un ton triste. Pas de café, pas d’argent pour la nourriture ni pour les vêtements des enfants qui grandissent.
L’oncle de Marvin Marquez, Arturo, parle d’une crise qui affecte toute la région. On s’entraide comme on peut
, laisse-t-il tomber. Cette année, ce sera dur de survivre sans l’argent envoyé par des proches depuis l’étranger.
Un climat qui pousse à déménager?

La productrice Esmeralda Rodriguez, sur la petite parcelle de terre où sa famille fait pousser du café dans la région de Marcala au Honduras.
Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron
Les ventes du petit dépanneur d’Esmeralda Rodriguez ont baissé. Les villageois gardent leurs économies, explique cette mère de trois enfants. Tous anticipent des mois difficiles.
Ici aussi les plants de café sont en bien mauvais état. La famille a investi beaucoup de temps et d’argent dans cette culture, mais en vain. Les fruits ont mûri trop tôt, il n’y a aucun grain de café à l’intérieur. D’autres ont séché sur la branche. D’autres encore, tombés au sol, sont en train de pourrir.
Regardez cet arbuste, dit Esmeralda. Il vient d'être planté et il est en train de sécher. Il va mourir. Tout est en train de sécher… C’est partout pareil.
Quelques caféiers portent encore des fruits verts. Une petite source d’espoir. Surtout en ce moment, alors que des nuages gris se forment dans le ciel.
Mais rapidement, le vent chasse les nuages, ce qui assèche davantage le sol et les plants de café. Trop souvent, ces derniers temps, Dame Nature a ainsi joué avec les nerfs des producteurs de café de la région.

Le fruit rouge a mûri trop tôt. S'il contient des grains de café, leur taille et leur saveur seront diminuées par la pousse hâtive.
Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron
Et même si les plants finissent par produire des grains de café, leur taille et leur qualité pourraient être moindres, en raison des chaleurs.
Le fils aîné de la famille, Isaias, se dit préoccupé
. Dans la jeune vingtaine, il parle de quitter la région si les récoltes ne sont pas bonnes.
Il n’est pas le seul à y penser. Une migration forcée par le climat changeant est fort possible.
Rodolfo Peñalba comprend le sentiment. Lui-même fils de producteur de café, il dirige COMSA, un important distributeur de la région. Il estime que le tiers des milliers de petits producteurs du Honduras pourraient abandonner leur métier.
Un reportage de Yanik Dumont Baron à ce sujet sera présenté à l'émission Tout terrain diffusée sur ICI Première dimanche à 10 h (HE et HA).
Pressions sur les prix
L’homme d'affaires se permet d’espérer que les pluies de septembre sauveront une partie des récoltes. Mais il sait que la production sera moindre cette année, ce qui fera grimper les prix.
Si on n’a pas de café, le peu qu’on a à offrir sera acheté par ceux qui paient le mieux, explique-t-il. Dans ce genre de situation, les grandes entreprises luttent entre elles et les prix montent.

Le producteur Efraim Urquía, sur l'une de ses plantations de café, où les arbustes ont produit de beaux fruits, malgré les chaleurs provoquées par El Niño.
Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron
Des prix plus élevés qui pourraient avantager certains producteurs, comme Efraim Urquía. Ce vieux paysan a déjà adapté sa plantation au climat changeant.
Il nous guide sur la terre où il a planté ses premiers caféiers. Ses arbustes à lui regorgent de fruits, eux-mêmes remplis de grains de café. La récolte s’annonce bonne, malgré El Niño.
Ce qui fait la différence, ce sont les grands arbres plantés un peu partout autour des caféiers. Ils font de l’ombre et retiennent l’humidité. Même chose pour les feuilles de bananes plantain laissées au sol.
Les changements climatiques, on ne va pas les arrêter
, fait valoir Bryan Lara. Mieux vaut s’adapter et créer des conditions favorables aux plants.
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