ÉDITO | On ne peut défendre l’autonomie des jeunes lorsqu’ils manifestent et la nier lorsqu’ils choisissent d’aller en classe

Rédacteur en chef adjoint de Sudinfo
Suivre Sudinfo sur GoogleOn ne reviendra pas ici sur le contexte de la mobilisation estudiantine en Wallonie, et plus particulièrement à Liège, devenue le cœur de la contestation. Pas davantage sur les multiples débordements de jeudi et vendredi derniers. Ils se sont poursuivis ce lundi et ont même gagné en intensité, avec des jets de pavés en direction des forces de l’ordre, contraintes de s’équiper en conséquence, avec policiers en tenue antiémeute et autopompe en réserve.
Non. Parlons plutôt de ceux qui, depuis le début de cette mobilisation, semblent avoir une conception pour le moins particulière de la liberté de penser de nos jeunes. Car il est évidemment légitime que les médias, mais aussi la population, s’interrogent sur les dégâts collatéraux de cette mobilisation : dégradations, vandalisme, violences verbales et physiques. Il est tout aussi légitime de se demander si ces mouvements estudiantins sont infiltrés, encouragés ou soutenus par des organisations syndicales, politiques ou des associations proches du monde politique. Comme il est permis de s’interroger sur un éventuel effet de mimétisme avec ce qui s’est passé en France. L’un n’excluant d’ailleurs pas nécessairement l’autre.
Manipulations ?
Poser ces questions ne revient pas à nier aux jeunes leur capacité à penser par eux-mêmes. Et pourtant, lorsque ces interrogations sont formulées, la réponse tombe régulièrement : comment osez-vous imaginer que ces jeunes puissent être manipulés ? Ils savent parfaitement dans quel monde ils vivent. Ils connaissent leur école, leurs conditions d’apprentissage et les réformes qui les concernent. Ils sont capables de constater, de s’indigner, de revendiquer et de se mobiliser par eux-mêmes.
Et nous sommes d’accord. Bien sûr que nos jeunes sont capables de penser par eux-mêmes. Bien sûr qu’ils peuvent avoir des convictions et décider de descendre dans la rue pour les défendre. Il y aura toujours, dans un mouvement collectif, des meneurs et des suiveurs. Cela n’enlève rien à la légitimité de ceux qui choisissent de se mobiliser.
Mais alors, pourquoi cette autonomie intellectuelle disparaît-elle soudainement lorsqu’il est question de ceux qui ne manifestent pas ? Car ces jeunes-là existent aussi. Ils sont même largement majoritaires au regard du nombre total d’élèves fréquentant les établissements concernés. Certains adultes ont trouvé un mot pour les désigner : des « jaunes ». Oui, des « jaunes ». Ce terme historiquement utilisé pour dénigrer ceux qui refusent de participer à une grève est aujourd’hui appliqué à des élèves, parfois âgés de 13 ou 14 ans. Et pas uniquement dans quelques commentaires anonymes sur les réseaux sociaux. Des personnes politiquement engagées, mais aussi des syndicalistes ou anciens syndicalistes, ont utilisé ce vocabulaire.
D’autres vont encore plus loin. Si certains jeunes ne participent pas aux mobilisations, ce serait par « prudence », par « lâcheté » ou par « intérêt ». On croit rêver.
L’autonomie, c’est dans les deux sens
Ainsi donc, un jeune qui manifeste serait suffisamment mature pour analyser une réforme, se forger une opinion et décider librement de descendre dans la rue. Mais celui qui décide d’aller en classe serait incapable d’avoir effectué exactement le même cheminement intellectuel pour arriver à une conclusion différente ? Pourquoi ne pourrait-il pas, lui aussi, avoir réfléchi ? Pourquoi ne pourrait-il pas considérer que ces manifestations ne sont pas la bonne méthode ? Pourquoi ne pourrait-il pas être en désaccord avec certaines revendications ? Ou tout simplement estimer que sa place est à l’école ?
Il faut choisir. Soit nous considérons que nos adolescents sont capables de réfléchir, de se forger leurs propres convictions et de faire leurs propres choix. Et dans ce cas, cette liberté vaut pour tous. Soit nous considérons qu’ils sont influençables et que leurs décisions doivent systématiquement être interprétées à travers les intentions supposées des adultes qui les entourent.
Mais on ne peut pas proclamer l’autonomie intellectuelle de la jeunesse lorsqu’elle descend dans la rue et la lui retirer lorsqu’elle franchit la grille de son école pour aller en classe.
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