Un jardin de moins dans le Quartier chinois
À 85 ans, Aihua Feng descend tous les jours au petit jardin Kahéhtaien-Lumb, qui borde l’Hôpital chinois de Montréal, dans le Quartier chinois, pour faire une promenade. Cette semaine, l’aînée d’origine chinoise a composé une chanson pour dire adieu à ce jardin. En effet, les initiateurs de ce projet, rare au centre-ville, avaient signé un bail de trois ans avec la Ville de Montréal pour occuper ce terrain. Ce bail arrive à échéance le 1er décembre, et c’est un projet de logement étudiant hors marché, porté par l’organisme UTILE, qui verra le jour sur les lieux.
Ce petit jardin du centre-ville n’a pourtant rien de spectaculaire. Étant donné la contamination initiale du terrain, les usagers ont dû cultiver dans des bacs. Mais la nature, comme elle seule sait le faire, y accomplit bien sûr de petits miracles. « J’ai peine à croire qu’il y a encore des légumes qui poussent aussi tard dans l’année », dit Qin Quang, une autre aînée d’origine chinoise qui fréquente le jardin quotidiennement. En été, Biyu Chen vient ici tous les jours, et y trouve de quoi nourrir ses deux enfants, elle qui est mère de famille monoparentale. Yin Luo, un autre aîné d’origine chinoise qui a déjà travaillé à la ferme en banlieue, aide les usagers dans leur pratique agricole.
L’avenir du jardin n’est pas assuré. Tous espèrent qu’il pourra être relocalisé au « Onze-onze », comme on appelle le terrain vague inoccupé, à l’angle des boulevards Saint-Laurent et René-Lévesque, que la Ville de Montréal a acquis récemment.
« Face à la crise du logement, le développement de logements hors marché demeure une priorité pour notre administration afin de répondre aux besoins bien réels de la population montréalaise », répond-on à la Ville à ce sujet. « Cette orientation a été réitérée à de nombreuses reprises, tant auprès des organisateurs du projet qu’en conseil d’arrondissement. Le terrain où se situe le jardin est donc appelé à être développé à cette fin, tout comme le site du 1111, boulevard Saint-Laurent. Nous pourrons toutefois évaluer les possibilités de redéploiement du projet dans le cadre de futurs appels à projets du Fonds en agriculture urbaine, selon les paramètres applicables et les options disponibles. »
Porte-parole de la Table ronde du Quartier chinois, May Chiu reconnaît toute l’importance du logement hors marché. Elle croit cependant que les logements sociaux qui pourraient être bâtis au Onze-onze gagneraient à être assortis d’un jardin.
Pelo Tsavoussis est bénévole pour le jardin Kahéhtaien-Lumb, et se présente régulièrement au conseil municipal pour avoir des réponses quant à son avenir.
Au sujet du Onze-onze, « ils disent qu’il y aura un forum public cet hiver pour entendre des opinions sur ce qui devrait être fait avec », dit-il. Selon lui, la Ville de Montréal est plus intéressée par les investissements financiers que par la création d’espaces verts, très rares au centre-ville.
« La Ville de Montréal semble avoir un besoin urgent de faire quelque chose avec le terrain sur lequel est le jardin, alors que nous sommes à côté d’un stationnement qui est à moitié vide la plupart du temps », ajoute-t-il.
Proximité autochtone
Le jardin Kahéhtaien-Lumb a aussi ceci de particulier qu’il témoigne d’une proximité entre la communauté chinoise et la communauté autochtone, qui fréquente notamment Projets autochtones du Québec, un organisme qui accueille des personnes en situation d’itinérance ou à risque de l’être. « Kahehtaien » veut dire « jardin » en kanien’kéha, et « Lump » rend hommage à Janet Sui Jing Lumb, une militante, artiste et travailleuse sociale de la communauté sino-montréalaise.
Aux côtés de la moutarde verte ou du chou cantonnais poussent notamment les trois sœurs, soit le maïs, la courge et les haricots grimpants, que les Autochtones cultivent conjointement pour de meilleurs résultats. Alan Harrington, un Ojibwé vivant à Montréal, a aussi dessiné une roue médicinale, et, dans quatre bacs ronds placés en cercle, poussent des plantes médicinales autochtones.
« Le contact avec la nature est très important pour notre communauté, c’est vraiment la base », dit Anabelle Segovia, intervenante pour l’organisme Projets autochtones. « Nous sommes ici dans la ville, et beaucoup de nos participants sont nés près de la nature. Alors, le retour à la nature est très important. »
La communauté chinoise mobilisée autour du jardin a même organisé un voyage en autobus à Kanesatake pour rencontrer une Autochtone qui a déjà vécu l’itinérance et qui y cultive maintenant un grand jardin. « Ce jardin s’appelle Hope, pour “espoir” », dit Anabelle Segovia.
Ce rapport avec la communauté autochtone était important pour les gens mobilisés autour du jardin. « Il y a une vision holistique, celle d’habiter un territoire. Ça n’est pas que le logement, mais les lieux de socialisation qui en font partie », dit Alexandra Larose, qui est dans le comité organisateur du jardin.
« Dans le jardin, on a constaté beaucoup de signes d’insécurité alimentaire », relève par ailleurs May Chiu.
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