Quand l’extrême droite allemande prend ses distances par rapport à Donald Trump
À l’approche d’élections qui pourraient porter le parti d’extrême droite au pouvoir dans certains parlements régionaux, les dirigeants comme les militants de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) prônent une prise de distance par rapport au président américain. Le Devoir est allé à leur rencontre, en Bavière, pour comprendre les raisons de ce désamour.
Au Harlachinger Gartenstadt, un restaurant familial situé dans le sud de Munich, on vient profiter des spécialités de la maison, comme la côte de porc panée, l’escalope de veau à la viennoise ou le filet de sandre grillé. Le tout accompagné évidemment d’une bonne bière bavaroise.
Du décor en bois un peu vieillot à la clientèle d’âge mûr, rien ne laisse indiquer que le lieu se retrouverait dans le viseur de militants d’extrême gauche.
Pourtant, dans une mise en garde envoyée au Devoir, le chef du bureau de l’AfD en Bavière, Martin Schmid, s’est voulu alarmant. « En raison de la menace posée par les Antifas, nous serons installés de façon incognito dans l’une des salles annexes du restaurant. » C’est donc derrière une porte dérobée que nous le rencontrerons, à l’occasion de la réunion informelle qu’il tient chaque semaine avec des membres de la section locale du parti.
« Les Antifas ont attaqué plusieurs fois le siège du parti. On a changé plus de dix fois d’adresse ces dernières années », se justifie l’homme de 45 ans lorsqu’interrogé sur le pourquoi de ces précautions.
L’extrême gauche, c’est l’une des cibles favorites de ce militant de la première heure. Suivent ensuite l’Union européenne et sa bureaucratie, le « mensonge » de l’environnement, les élites politiques, mais aussi et surtout l’immigration.
Martin Schimd Mathieu Carbasse« Ils [les immigrants] sont à l’origine de tous les problèmes : la criminalité, l’explosion des taxes qui servent à payer un système social sur le point de s’effondrer. Le système social allemand est incompatible avec l’immigration », soutient M. Schmid avant de s’en prendre à l’Europe, coupable à ses yeux de ruiner des pays comme l’Allemagne au profit des pays du Sud, comme la Grèce.
Un parti en voie de normalisation
Comme de nombreux partis d’extrême droite européens, l’AfD a aujourd’hui le vent en poupe. Il profite notamment de l’affaiblissement des partis traditionnels et du mécontentement envers la classe dirigeante. Une érosion qui concerne en particulier les partis sociodémocrates européens, comme le SPD en Allemagne ou le Parti socialiste en France.
« Le carburant de l’AfD, c’est le même carburant que pour la plupart des partis de droite radicale en Europe. Ce n’est pas un phénomène propre à l’Allemagne », explique Jessica Fortin-Rittberger, professeure de politique comparée à l’Université de Salzbourg, en Autriche.
Québécoise d’origine et diplômée de l’Université McGill, Mme Fortin-Rittberger suit la scène politique allemande depuis de nombreuses années. Elle mesure l’évolution du parti nationaliste créé en 2013. « L’AfD est passée d’un parti protestataire marginal à un acteur central du paysage politique. Ils ont une dynamique très favorable. Ils sont capables de continuer à gagner des voix sans avoir à démontrer une capacité à gouverner. Ils gagnent des voix sans rien faire. »
Ces dernières années, l’ascension de l’AfD a été fulgurante. En 2013, le parti totalisait 4,7 % des voix aux élections générales, contre 20,8 % lors du même scrutin l’an passé. En Bavière, le parti compte aujourd’hui 11 000 membres, contre 5000 deux ans plus tôt.
En voie de normalisation, l’AfD n’est plus considéré depuis mai 2025 comme étant « sous surveillance pour extrémisme de droite » à l’Office fédéral allemand de protection de la Constitution. Et même s’il est encore désigné comme « un mouvement extrémiste de droite avéré », il met une pression grandissante sur les autres partis afin que ces derniers brisent le cordon sanitaire qui le tient à l’écart des coalitions de gouvernement, loin du pouvoir.
Autant dire que, pour ses sympathisants, on ne veut surtout pas enrayer la marche en avant du parti. Et on choisit aux côtés de qui on pose sur la photo.
Proximité avec le mouvement MAGA
Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, des figures du mouvement MAGA ont ouvertement soutenu l’AfD. À commencer par Elon Musk, qui s’est immiscé dans la campagne des législatives allemandes en janvier 2025 en appelant à voter pour le parti d’extrême droite.
C’est aussi le mouvement MAGA qui a permis le rapprochement entre l’AfD et d’autres courants nationalistes européens, comme celui de l’ancien président hongrois, Viktor Orbán.
Chez les militants du parti, Donald Trump jouit encore d’une cote élevée. « Sur le climat, par exemple, le fait de s’être retiré de l’Accord de Paris, je dis “bravo Trump”, car le réchauffement climatique, c’est une fraude, avance Martin Schmid. Si demain on arrivait au pouvoir, c’est la première chose que nous ferions. »
Bien que le tempérament imprévisible du président américain tranche quelque peu avec les personnalités politiques allemandes, on lui reconnaît quelque talent. « Parfois, il est un peu fou, mais la plupart des choses qu’il fait sont bonnes. Et puis, le fait par exemple que les Antifas soient considérés comme une organisation terroriste, c’est très bien. Nous, on est en danger à cause de ça, poursuit-il. J’apprécie aussi son combat contre les wokes et contre les politiques de diversité et d’inclusion. »
À ses côtés, Ania, 60 ans, opine du chef. Elle porte fièrement un t-shirt sur lequel est écrit « Woke zéro », dans un détournement de la marque Coke zéro.
Ania, militante de l’AfD Mathieu Carbasse« Il y a une proximité idéologique et rhétorique évidente entre le mouvement MAGA et l’AfD », précise la politologue Jessica Fortin-Rittberger. « L’AfD a par exemple récupéré certains slogans comme “Germany First”. On retrouve aussi plusieurs thèmes communs comme le nationalisme, la critique des élites, l’hostilité envers l’immigration ou le rejet des changements climatiques. Le mouvement MAGA, c’est une mouvance, un train à bord duquel tout le monde peut monter. »
Aujourd’hui, cependant, le train MAGA ne fait plus recette en Allemagne, et l’AfD a préféré descendre en cours de route, notamment depuis la guerre en Iran.
Un ami devenu infréquentable
Dès les premiers jours du conflit, la cheffe de l’AfD, Alice Weidel, a qualifié les bombardements américains de « catastrophe ». Avant de demander aux cadres de son parti de limiter désormais les voyages aux États-Unis.
Selon les sondages, six Allemands sur dix condamnent l’offensive américano-israélienne contre l’Iran. La principale raison de cela est que l’on craint une hausse des prix du pétrole. Et puis, en Allemagne, on est aussi marqué par le retrait annoncé par Donald Trump de 5000 soldats américains en poste dans le pays.
Entre deux gorgées de Paulaner, une célèbre bière munichoise, le président de la section de l’AfD de Munich Sud, Jörg Schäfer, n’est pas tendre envers Donald Trump. Selon lui, le président américain ne fait plus recette. « Trump ne comprend pas que la politique et le business sont deux choses différentes. On voit bien que la guerre en Iran, ça ne marche pas. Il a été manipulé par Nétanyahou. Désormais, les États-Unis ne peuvent pas partir sans perdre la face », affirme-t-il.
Il invite d’ailleurs les cadres de son parti à prendre leurs distances par rapport au mouvement MAGA. « Parfois, c’est mieux d’être silencieux, on n’a pas besoin de parler de lui publiquement pour gagner des voix, se justifie M. Schäfer. Si c’était moi, je n’irais pas m’exprimer sur Trump dans les médias. »
Jörg Schäfer, président de la section de l’AfD de Munich Sud Mathieu CarbasseLa fin de la lune de miel entre l’AfD et le mouvement MAGA est aussi liée aux élections à venir. Alors qu’aura lieu le renouvellement de trois parlements régionaux au mois de septembre, le parti d’extrême droite pourrait arriver en tête pour la première fois de son histoire dans les länder de Saxe-Anhalt et de Mecklembourg-Poméranie occidentale, dans l’est du pays.
Dans ces deux territoires marqués par un passé communiste pas si lointain, la direction du parti joue désormais sur le profond sentiment antiaméricain d’une frange de la population, qui considère par ailleurs la Russie de Poutine comme un allié fréquentable.
« Le rapprochement entre le mouvement MAGA et l’AfD, c’est quelque chose de transactionnel : “Si ça fait notre affaire, on va le prendre. Si ça ne fait pas notre affaire, on va prendre nos distances”, avance la professeure Jessica Fortin-Rittberger. Avec la guerre en Iran, ça fait monter les prix. Et quand les prix montent, les gens ne sont pas contents. Donc d’un point de vue stratégique, ça ne leur donne rien de continuer à être près de ce mouvement. »
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