Un entrepreneur et son employé temporaire pris au piège par les retards d’Ottawa
Incapable de respecter ses propres délais, le gouvernement fédéral refuse des permis de travail à des immigrants qui ont pourtant tout déposé dans les temps. Une entreprise de dépannage routier de l’Abitibi vient d’en faire les frais. Elle vient de perdre son unique conducteur de camion à remorque, un travailleur temporaire qui vient de se voir refuser le renouvellement de son visa pour des raisons administratives indépendantes de sa volonté.
Originaire de l’île Maurice, Darren Yan Ping Yuan est arrivé seul à Val-d’Or il y a trois ans pour travailler pour Remorquage Abitibi, une entreprise en mal de main-d’œuvre qui l’a accueilli à bras ouverts. Aujourd’hui, il vit avec sa « blonde », comme il le dit lui-même avec un accent parfaitement québécois, et son bébé tout neuf. La route 117 entre Val-d’Or et Gatineau, « c’est ma maison », dit-il.
Mais sa route à lui pourrait effectivement prendre fin dans quelques semaines si son statut de travailleur, qu’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) lui a refusé le 20 juillet dernier, n’est pas rétabli. « J’aime mon travail, ma tranquillité et ma vie en Abitibi, je ne veux pas perdre ça. »
Avec l’aide d’un avocat, l’employeur de Darren a soigneusement préparé la demande de renouvellement du permis de travail du Mauricien qui venait à échéance. Or, Service Canada, qui doit approuver l’étude d’impact sur le marché du travail (EIMT), dépasse désormais le délai de traitement habituel de 60 jours — il était d’environ 90 jours pour juillet 2026 selon Service Canada. Cette étude, qui permet de justifier l’embauche d’un travailleur étranger, peut toutefois prendre jusqu’à 6 mois avant d’être traitée, soutiennent les avocats en immigration d’après leurs constats.
De l’autre côté, IRCC ferme désormais tout dossier de permis de travail si l’EIMT n’a pas été approuvée par Service Canada dans les 60 jours, un délai récemment prolongé à 90 jours, selon ce qu’a précisé IRCC.
Remorquage Abitibi dit se sentir prise en otage par les deux agences du gouvernement fédéral, qui ne respectent pas leurs propres délais. « L’immigration nous a refusé [le renouvellement] parce que les délais de traitement de l’EIMT ont été trop longs. Mais ce n’est pas de notre côté, le problème. Nous, on a fait toutes nos démarches à temps et même d’avance », déplore Lee Ann Roy, administratrice dans la compagnie.
Pas un cas isolé
Cet employeur n’est pas le seul à être victime des longs délais au fédéral. L’avocate en immigration dans la région de Thetford Mines Krishna Gagné constate de plus en plus de refus des dossiers de ses clients parce que l’EIMT n’a pas été traitée dans les temps. « J’en ai au moins trois par semaine depuis le mois de mars, lance-t-elle. Ça prend maintenant six mois à Service Canada pour traiter une EIMT. On n’est plus dans des délais acceptables. »
L’avocat de Remorquage Abitibi, Jorge Torres, fait un lien entre les longs délais de traitement de l’EIMT et le fait que Service Canada conteste de manière presque systématique le salaire affiché — jugé trop élevé pour le poste à pourvoir. Les salaires étant de plus en plus élevés pour permettre d’attirer de la main-d’œuvre, plusieurs agents se demandent si un Canadien n’aurait pas pu vouloir travailler à un tel taux. « Si une compagnie pouvait embaucher un Canadien et s’éviter de faire toutes les démarches d’EIMT, payer les frais et vivre le cauchemar administratif, bien sûr qu’elle le ferait ! » Si elle se tourne vers un travailleur étranger, « c’est qu’elle n’a pas le choix », soutient l’avocat, qui est aussi membre du conseil d’administration de l’Association québécoise des avocats et avocats en immigration (AQAADI).
Pour Remorquage Abitibi, le recrutement local est très difficile. « Les employés ne restent pas », dit Lee Ann Roy. La perte de Darren Yan Ping Yuan comme travailleur a forcé le propriétaire à sortir de sa retraite pour faire le travail. L’entreprise n’aimerait pas perdre ses contrats. Ni son employé, avec qui elle a développé de forts liens.
« C’est quelqu’un de précieux pour notre entreprise, en qui on a confiance, on sait qu’il va prendre les bonnes décisions. Il peut gérer des cas difficiles de remorquage dans le bois, avec la Sûreté du Québec, [et] travaille bien le jour et la nuit, été comme hiver, dans les froids, soutient Lee Ann Roy. Ça me tue de voir qu’une décision administrative vient comme ça nous l’enlever. »
Des quotas de refus ?
En mai dernier, l’AQAADI a d’ailleurs envoyé une lettre à IRCC pour dénoncer la situation, lettre qui est restée sans réponse. Tous ces refus coïncident avec les annonces faites par le gouvernement canadien quant à la réduction de moitié du nombre de ses immigrants temporaires, remarque Me Krishna Gagné. « Il doit y avoir des quotas [de dossiers acceptés]. »
Me Torres croit que les deux agences fédérales auraient avantage à se parler. « Service Canada devrait dire que ça lui prend cinq, six mois à traiter une EIMT, et IRCC devrait donc laisser plus de temps avant de fermer un dossier. »
Service Canada assure qu’il collabore avec IRCC « afin de veiller à ce que le traitement d’une EIMT n’entraîne pas automatiquement le refus d’une demande de permis de travail ».
De son côté, IRCC ne nie pas la situation et invite les employeurs à faire la demande d’EIMT plusieurs mois d’avance, pour laisser le temps à Service Canada de traiter l’EIMT, et à ensuite déposer la demande de renouvellement du permis. « Autrement dit, les employeurs devraient soumettre leur demande de prolongation d’EIMT avant que leur employé ne présente sa demande de prolongation de permis de travail, afin que l’EIMT puisse être obtenue dans les délais requis. »
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