Victoire et défaite pour Danielle Smith
Finalement, l’Alberta aime le Canada, mais elle se réserve le droit de le vilipender de temps à autre pour améliorer son sort. Vue du Québec, l’issue du référendum a quelque chose de familier, bien que les termes du débat soient radicalement différents.
Au Québec, c’est une affaire de langue, de culture et d’infériorité économique et politique qui a donné naissance au mouvement indépendantiste dans les années 1960. Le ressentiment fut parfois un moteur de la mobilisation, mais la cause d’un Québec souverain est envisagée de la même manière aujourd’hui qu’hier, telle une réponse à la précarité du fait français, de la culture et des institutions qui ont fait la singularité du Québec. Ce mouvement ne fut pas sans dérives, et plus d’un demi-siècle après la création du Parti québécois (PQ), il doit retrouver une manière de communiquer l’enthousiasme du pays pour les Québécois dans toute leur diversité contemporaine.
En Alberta, le ressentiment avait préséance sur des considérations culturelles ou linguistiques. La montée du mouvement indépendantiste est autant la faute de la péréquation que de la marginalisation économique de l’Alberta au nom de la lutte contre les changements climatiques, du gouvernement Trudeau en général, de l’urgence sanitaire, de la crainte du péril migratoire, etc. La grogne a des allures de pétard mouillé au lendemain du référendum.
Selon les résultats préliminaires du scrutin, près de 76 % des Albertains ont voté lundi pour que leur province demeure à l’intérieur du Canada. À noter que l’Alberta en était encore à la phase préliminaire de son débat souverainiste. La question ne portait pas sur l’indépendance elle-même, mais sur l’appui ou non à la tenue d’un référendum formel à une date ultérieure.
La première ministre albertaine, Danielle Smith, est à la fois la grande gagnante et la grande perdante du scrutin. Alors que les forces indépendantistes montaient en puissance au sein du Parti conservateur uni (UCP), son plaidoyer pour l’unité canadienne lui a permis d’arracher des concessions aux libéraux à Ottawa qui semblaient inimaginables sous le gouvernement Trudeau.
Depuis son élection au poste de premier ministre, Mark Carney a entrepris le démantèlement méticuleux de l’héritage environnemental de son prédécesseur. Il a redonné un élan à la construction de pipelines tout en court-circuitant le processus d’évaluation environnementale des grands projets. À terme, il s’imagine qu’il pourra obtenir la caution des peuples autochtones en leur remettant un chèque juteux et en leur offrant un partage des profits.
Ceux qui doutent encore des intentions du premier ministre Mark Carney devraient relire sa déclaration à la suite de la victoire des fédéralistes en Alberta. « Nous bâtissons cet avenir, et nous le bâtissons plus grand et plus rapidement que jamais. Le Canada établit de nouveaux partenariats commerciaux partout dans le monde, accélère la réalisation de grands projets d’intérêt national aux quatre coins du pays et libère son plein potentiel en tant que superpuissance énergétique mondiale, avec l’Alberta en son cœur », a-t-il déclaré.
Il ne saurait y avoir de doute quant à la profondeur du virage radical du Canada sur la question des changements climatiques, puisque le cœur de l’Alberta pompe du pétrole et encore du pétrole.
Quant à Danielle Smith, elle a puisé dans le répertoire d’Yvon Deschamps en se réjouissant de la perspective d’un « Alberta plus fort au sein d’un Canada uni ». Elle devra trouver une façon de canaliser la grogne d’une partie de son caucus, qui n’entend pas lâcher le morceau, tout en faisant vivre cette idée d’un fédéralisme renouvelé exprimée par les Albertains.
En dépit des résultats, l’une des têtes d’affiche du mouvement indépendantiste, Jeffrey Rath, a affirmé que les tenants de la sécession « n’iront nulle part » et a poussé l’audace jusqu’à appeler à une prise de contrôle de l’UCP. Il a recadré la défaite comme la genèse d’un nouveau mouvement politique qui ne pourra être ignoré. Le cofondateur du Parti conservateur albertain, Jason Kenney, a mis le doigt sur le malaise en rappelant que son ancienne formation n’a pas fait campagne sur la séparation lors du scrutin provincial de 2023. Son appel à exclure les indépendantistes de l’UCP est un signal d’alarme pour Mme Smith.
Il y avait neuf autres questions dans le référendum de lundi, certaines nous renvoyant l’écho lointain de l’Accord du lac Meech et des revendications exprimées par le Québec. Dans les derniers jours, le premier ministre Mark Carney a rompu avec la tradition libérale en se disant ouvert à modifier la Constitution. Le Québec conserve le douloureux souvenir des vaines promesses de changement après les référendums perdants de 1980 et de 1995.
L’avenir nous dira assez tôt jusqu’où ira le premier ministre Mark Carney pour satisfaire une Alberta désormais avide de futures concessions. Il devra prendre garde de ne pas s’aliéner les autres provinces, et se rappeler que la nation du Québec revendique elle aussi un plus grand respect de son autonomie et de sa différence.
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