«Les frémissements de l’âme» : tissée de fil et de rouge
Teintée par un large spectre d’émotions, la rétrospective de la Japonaise Chiharu Shiota arrive au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) après sept ans à voyager en Asie, puis en Europe. Les frémissements de l’âme (ou The Soul Trembles, titre que l’exposition portait jusque-là, y compris à Paris) a du poids. Paradoxalement, c’est un matériau fin et léger, le fil, qui tient les premiers rôles, de manière prépondérante.
Rouge comme les fils de laine qui la composent, l’installation monumentale Uncertain Journey fait sensation. À mi-parcours de l’exposition, en bon plat de résistance, elle colore toute la salle et rompt, par son ton jouissif, avec ce qui la précède, des œuvres sinon nostalgiques de l’enfance, dramatiquement liées au cancer qui a affecté jadis l’artiste.
Conçue en 2016, Uncertain Journey est une création in situ, dont la forme varie d’un lieu à l’autre. Elle est techniquement spectaculaire, par la quantité de fils entremêlés à la grandeur de la salle. Des kilomètres de fils, selon Iris Amizlev, la conservatrice du MBAM qui a travaillé avec la commissaire Mami Kataoka, directrice du Mori Art Museum, de Tokyo.
Les fils s’extirpent de six barques comme des jets d’eau. Les nombreux néons, orientés vers le sol, créent un espace caverneux d’ombre et de lumière. Les gens naviguent sous un toit rouge et s’engagent, comme le dit le titre, dans un « voyage incertain ».
Le cheminement, individuel comme collectif, est au cœur de la pratique de Chiharu Shiota. Uncertain Journey donne à voir, oui, un cheminement plein de doutes, mais lumineux. « La condition humaine fait partie intégrante de mon travail. Le bateau symbolise un mouvement positif vers l’espoir, même s’il reste les incertitudes du voyage », dit celle qui est citée dans le catalogue en français, paru en 2024 lors de l’exposition au Grand Palais, à Paris.
Corps et âme
Comme chez beaucoup de ses pairs, sinon chez tous, l’œuvre et la vie de Chiharu Shiota sont finement liées. Pour elle qui est devenue artiste afin de ne pas vivre dans le même monde que ses parents — c’est ce qu’elle confie dans le documentaire qui clôt l’exposition —, les fils permettent d’exprimer la complexité des relations humaines. Deux autres installations in situ, l’une en laine blanche et avec du fil de fer, l’autre en fil de laine noire, sont tout aussi spectaculaires. La première (Where Are We Going ?, 2017) surplombe le somptueux escalier du vieux pavillon du musée, la seconde (In Silence, 2002) ferme la marche.
Bien qu’inspirée par un lointain souvenir d’un incendie, In Silence n’est pas morbide. Elle comporte un piano et des chaises calcinés, visibles à travers les fils qui la recouvrent. Selon le concept d’absence/présence cher à l’artiste, le silence laisse entendre un son, des voix. Elle redonne vie.
Chiharu Shiota n’est pas la seule à remplir l’espace avec du fil. L’Argentin Tomás Saraceno et le Brésilien Ernesto Neto, par exemple, signent souvent des installations immersives. Marcel Duchamp, comme le rappelle Mami Kataoka dans le catalogue de l’exposition, y est allé en 1942 d’un réseau de filage qui envahissait l’exposition First Papers of Surrealism, à New York.
Si les questions environnementales ont une incidence sur le propos de Saraceno et de Neto, Shiota, elle, travaille sur l’âme et sur ce qu’elle lui oppose, le corps. Out of My Body (2019) et Reflection of Space and Time (2018), deux œuvres séparées par la salle d’Uncertain Journey, l’évoquent fortement, la première avec la violence de corps morcelés, la seconde avec le leurre presque ludique de miroirs. Sur ce plan, c’est à une Louise Bourgeois que Shiota fait penser, notamment dans la manière de traiter l’antagonisme entre l’intérieur et l’extérieur.
Les frémissements de l’âme couvre plus de trente ans de création. La première salle, bien touffue, est une merveilleuse introduction à l’œuvre de l’artiste de réputation mondiale — l’exposition, sauf erreur, est sa toute première au pays. Ça commence donc avec le survol d’une vingtaine de projets, ceux de ses débuts dans les années 1990, décennie où elle s’établit à Berlin. Et même plus, puisqu’une aquarelle de 1977 s’y trouve — son autrice a cinq ans !
Tous les stades, tous les traits de Chiharu Shiota y sont rassemblés, de son passage de la peinture à la performance — Becoming Painting (1994), projet au cours duquel elle s’imbibe de peinture rouge —, en passant par sa compréhension du vêtement comme une deuxième peau. Cette élève de Marina Abramović a fait des questionnements identitaires et existentiels un moteur de création qui l’ont rapprochée, spirituellement du moins, d’Ana Mendieta, figure de la performance décédée en 1985.
Les dessins, l’installation d’objets miniatures et le travail pour la scène qui suit, également marquée de fils rouges, puis les œuvres vidéo et photo à voir ailleurs donnent à la rétrospective un caractère exhaustif. Elle a pourtant été amputée d’une dernière œuvre monumentale qui, bizarrement, a été placée dans le corridor souterrain entre les pavillons.
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