Quand les réseaux sociaux alimentent l’inquiétude des parents
Une vidéo sur Facebook vous suggère la meilleure couleur de maillot pour retrouver votre enfant facilement s’il coule au fond de la piscine. Une mère montre tous ses préparatifs en cas de tempête, y compris un tatouage temporaire d’un numéro de téléphone sur le bras de son bambin et un petit dispositif de localisation Air Tag dans ses pantalons. Une avocate sur Instagram offre cinq conseils de sécurité pour éviter que votre enfant se fasse kidnapper. Est-ce que ces vidéos, qui tournent en boucle sur les réseaux sociaux, créent la peur et amènent les parents à voir le monde comme un endroit inquiétant et dangereux ?
Une chose est sûre, disent d’emblée les deux experts avec lesquels Le Devoir s’est entretenu : les parents n’ont pas besoin des réseaux sociaux pour s’inquiéter du bien-être de leurs enfants ! Par contre, le volume de contenu anxiogène mis en ligne sur ces plateformes est du jamais vu.
Les experts consultés signalent qu’il est difficile de mesurer l’effet réel de ces messages et de ces vidéos sur les pères et les mères. Ils notent toutefois qu’il varie selon les parents qui les consultent : ceux qui sont déjà angoissés verront leurs craintes exacerbées, alors que d’autres, plus confiants, pourront les écarter facilement de leur esprit.
« Si on est un petit peu inquiet, ces messages-là viennent vraiment jouer dans la tête et peuvent créer la peur. OK, je n’ai pas mis d’Air Tag, et voilà, il arrive quelque chose à mon enfant. Est-ce que je vais m’en vouloir toute ma vie ? Ça peut créer beaucoup d’insécurité pour certaines mères », résume Maryline Vivion. Experte dans le domaine de l’usage des technologies de l’information et de la communication, elle est professeure au Département de médecine sociale et préventive de l’Université Laval, ainsi que chercheuse au Centre de recherche du CHU de Québec.
« L’effet n’est pas direct », souligne Camille Alloing. « Il ne suffit pas qu’on me dise que je dois avoir peur pour que j’aie peur. C’est plutôt l’habituation d’être dans un environnement médiatique dans lequel il y a de nombreux signaux qui m’indiquent qu’il y a des risques », explique celui qui est professeur au Département de communication sociale et publique de l’Université du Québec à Montréal, et dont les travaux portent sur les mécanismes de production et de circulation de l’information dans les environnements numériques.
Il explique qu’il est difficile de cerner les répercussions de ces vidéos sur les parents parce que les chercheurs n’ont généralement pas de vue d’ensemble et ne savent pas si ces « vidéos de peur » s’insèrent dans du contenu similaire ou parmi des centaines de vidéos qui disent le contraire. « Si on a déjà peur pour ses enfants, et si on clique sur toutes les vidéos qui viennent confirmer cette peur-là, ça va confirmer notre peur. Si on a un doute et qu’en fin de compte, on a une diversité de contenu médiatique qui nous est amené, et bien, ça ne va pas tant jouer que ça sur nos comportements ou sur nos représentations des choses. »
La professeure Maryline Vivion note aussi cette difficulté : comme pour beaucoup de sujets en santé publique, « c’est très difficile de dire tel message a entraîné tel comportement ».
Mais être exposé à répétition à des vidéos anxiogènes n’altère-t-il pas notre perception du danger ?
Cette répétition ne fonctionne que si l’on s’intéresse à ce qui est répété, répond M. Alloing. Si on n’interagit pas avec les vidéos, si on ne les commente pas, « à un moment, l’algorithme va passer à autre chose, car son but est de continuellement nous fournir quelque chose qui va capter notre attention ».
Selon Mme Vivion, ces messages sur les réseaux sociaux ont aussi une autre conséquence : ils font en sorte que beaucoup de mères se sentent inadéquates. « Ça vient vraiment jouer sur son estime de soi. Ça nous dit qu’on n’en fait pas assez » pour nos enfants.
Réalité ou fabrication ?
Certains créateurs de contenu sont-ils tentés de mettre en ligne des messages pouvant inquiéter les parents dans le but de générer des vues ou des clics — même s’ils ne croient absolument pas qu’il y a un danger pour les enfants ?
Certaines personnes ont la sincère conviction qu’elles doivent prévenir les autres de risques, disent les deux experts. Il est toutefois indéniable que le modèle d’affaires des réseaux sociaux est de jouer sur une émotion, dont la peur, rapporte Mme Vivion. Et puis, dit-elle, il ne faut pas oublier que certains créateurs de contenu mettent en avant des gadgets de sécurité en échange de rémunération des entreprises qui les fabriquent.
M. Alloing juge possible que des influenceurs soient tentés de créer des vidéos en inventant de fausses situations alarmantes « s’ils croient que cela fonctionne ». Mais, dit-il, les études démontrent que ce qui génère le plus de visionnements est le « contenu clivant », qu’il soit positif ou négatif.
Évidemment, dire aux parents qu’ils ne se préoccupent pas de la sécurité de leurs enfants s’ils n’achètent pas un produit, « c’est plus clivant, et donc ça génère plus de visionnements », ajoute-t-il.
Pour briser ce cycle, on peut prendre une pause des réseaux sociaux ou limiter le temps que l’on passe en ligne, suggère Mme Vivion.
Une autre option, selon M. Alloing, est de briser les repères de l’algorithme des réseaux sociaux — qui recommande des vidéos sur la base de ce qu’il estime être nos préférences. « Il faut se motiver, se forcer à aller visionner d’autres types de contenu pour cesser de recevoir ceux qui sont anxiogènes. »
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