Maîtres chez eux
Le co-porte-parole de Québec solidaire, Sol Zanetti, s’en est pris cette semaine au ministre fédéral des Finances, François-Philippe Champagne, après que ce dernier eut publié une image de la page couverture de son prochain budget arborant le titre « Maîtres chez nous » ainsi que des pylônes électriques dignes de figurer sur un rapport annuel d’Hydro-Québec.
Ce n’était pas seulement le fait que le ministre se soit approprié un slogan étroitement associé à la nationalisation de l’hydroélectricité par le gouvernement de Jean Lesage, en 1963, qui a piqué au vif le député solidaire. M. Zanetti s’est offusqué du fait que M. Champagne le « détourne » ainsi pour décrire les efforts d’un gouvernement Carney qui veut attirer les investissements (surtout étrangers) pour financer les projets énergétiques — et vendre ainsi « nos ressources au plus offrant, sans considération pour les communautés impactées, les droits ancestraux des Autochtones, et pour l’avenir de notre planète ».
Le gouvernement Carney offre en effet des incitatifs fiscaux généreux — excessifs, diront ses détracteurs — afin de pousser les entreprises à investir dans de nouveaux projets d’infrastructures qui permettraient au Canada d’exporter davantage de ressources et de biens manufacturiers ailleurs qu’aux États-Unis.
Grâce à la toute nouvelle « mégadéduction à la productivité » annoncée le 1er octobre dernier, les entreprises pourront déduire immédiatement le coût des nouveaux investissements, plutôt que de le faire sur une période de plusieurs années, selon la règle actuelle. La mesure aurait pour effet de réduire le taux effectif marginal d’imposition sur les nouveaux investissements à 6,4 %, soit le niveau le plus bas parmi les pays du G7.
On s’attend à ce que M. Champagne fournisse plus de détails sur cette mesure dans le budget qu’il déposera jeudi prochain. L’objectif, cependant, est déjà clair : créer les conditions pour déclencher un « supercycle d’investissements » visant à augmenter la productivité du Canada et à nous libérer de notre dépendance au marché américain.
On ne saura que dans plusieurs années si la mesure aura porté des fruits. Or, le gouvernement fédéral risque de se priver des recettes fiscales d’environ 36 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années en raison de cette déduction, creusant ainsi son déficit.
Ce n’est que l’une des raisons pour lesquelles la directrice parlementaire du budget (DPB), Annette Ryan, prévoit que les déficits fédéraux cumulés s’élèveront à 333 milliards de dollars d’ici 2030-2031, faisant ainsi passer la dette nette fédérale, d’environ 1333 milliards, à 1667 milliards en 2031.
En tout, selon la DPB, les emprunts fédéraux augmenteront de 733 milliards de dollars d’ici 2031, une somme hallucinante pour quiconque s’y connaît en finances publiques. L’écart entre le déficit cumulé et le total des emprunts s’explique par le fait que le gouvernement Carney finance une grande partie des nouvelles dépenses militaires et des investissements en infrastructures par l’entremise des sociétés d’État. Selon la DPB, cela masque la réalité de la dette en espèces et « soulève des questions quant à savoir si le cadre budgétaire actuel donne un portrait complet et transparent de la viabilité financière du Canada ».
Il n’empêche que le constat est clair : la dette fédérale augmente rapidement à un moment où les taux d’intérêt s’enflamment eux aussi.
La DPB prévoit que le coût des intérêts sur la dette, qui s’élevait à 24,5 milliards de dollars en 2021-2022, passera à près de 60 milliards de dollars cette année — un montant qui excède les 57 milliards de dollars que le fédéral fournit aux provinces grâce au Transfert canadien en matière de santé. Le coût des intérêts devrait aussi passer à 83 milliards de dollars en 2030-2031, soit un rythme de croissance plus élevé que pour toute autre catégorie de dépenses.
La directrice parlementaire du budget n’est pas la seule à se préoccuper de l’opacité des méthodes de comptabilité du gouvernement Carney, qui rompt avec les pratiques antérieures du fédéral. Ainsi, dans une étude publiée cette semaine, les économistes Randall Bartlett et LJ Valencia, de Desjardins, déplorent que la « classification des charges d’exploitation et les dépenses en immobilisations ne soient toujours pas conformes aux meilleures pratiques nationales et internationales et ne fassent pas l’objet d’une vérification externe ».
Le fait que le Canada soit le « moins pire » des économies du G7 en matière de déficit ne constitue pas pour autant une raison de se réjouir. Les récentes turbulences des marchés obligataires mondiaux témoignent de l’inquiétude grandissante des investisseurs face à la hausse massive de la dette publique depuis la pandémie. L’incapacité des gouvernements à contenir leurs déficits — l’exemple probant demeure la France, suivie par les États-Unis — fait craindre le pire. Une crise de la dette dans l’un ou l’autre de ces pays pourrait rapidement créer un effet de contagion.
« Des réductions importantes des revenus et des augmentations marquées des dépenses ont exposé la viabilité budgétaire à long terme du Canada à davantage de risques que par le passé, particulièrement dans un contexte de taux d’intérêt nettement plus élevés et toujours à la hausse, concluent les économistes de Desjardins. Le budget 2026 devrait préciser le coût du financement des dépenses et des revenus annoncés jusqu’à présent et démontrer la robustesse du cadre budgétaire face aux chocs défavorables. »
M. Champagne pourra profiter de la hausse du prix du pétrole, qui gonfle les coffres fédéraux cette année, pour se donner une certaine marge de manœuvre. Mais l’embellie risque d’être de courte durée. Paradoxe s’il en est, l’augmentation de la dette fédérale dans le but de protéger notre souveraineté risque de faire en sorte que les Canadiens deviennent de moins en moins maîtres chez eux.
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