Occuper une marge dans la marge
Chaque semaine, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons la version écourtée d’un texte paru dans Spirale, no 293 (automne 2026).
Petite, je collectionnais les carottes, mais pas celles qui se mangent. Les carottes qui éveillaient ma fascination étaient des roches de forme cylindrique glanées au gré des marches en forêt, dans les chemins tracés pour l’exploration minière ou entourant les sites abandonnés.
J’accompagnais mes parents dans ces sentiers peu fréquentés où les chiens avaient le loisir de courir en toute liberté — moi aussi. L’eau qui ruisselait à la lisière des arbres prenait parfois la teinte orangée des tailings, et ce mot, ainsi que d’autres par la suite, s’est inscrit dans les fondements d’un vocabulaire parallèle, un champ lexical taillé dans l’architecture minière et ses résidus : slam, shaft, scorie, anode. Je les ai intégrés comme une norme, comme on apprend à décrire d’autres éléments de l’environnement, à parler de trottoirs, d’enseignes commerciales ou de feux de circulation.
Je saurais bien vite dessiner la silhouette des cheminées de la fonderie Horne et celle des chevalements surplombant les abords de la route 117. Toujours ce monde, pourtant, me resterait extérieur. Je m’y reconnaîtrais sans m’y voir pour autant.
Mythe
L’histoire contée de l’Abitibi minière est une histoire de débauche et de course éperdue vers la richesse. Dans le mythe déroulé comme un parchemin d’un bout à l’autre de la faille de Cadillac, il est question d’hommes célibataires faisant rouler des pièces d’or, de prospecteurs, de petite criminalité et d’alcool de contrebande. Les villes poussent tels des champignons dans le désordre touffu des forêts de conifères pour laisser derrière elles un héritage d’horizons lunaires et d’avenues baptisées au nom des patrons.
De Noranda à Bourlamaque, les personnages féminins se résument le plus souvent aux filles de joie et aux mères veillant le foyer. Le récit finira par révéler et inclure des femmes de tête : une Miss Carey propriétaire du premier des innombrables cinémas de Rouyn-Noranda et une Jeanne Corbin appelant à la révolution sur les lignes de piquetage du Clérion ; des épouses aux fourneaux pour des centaines de bûcherons et combien de mineurs en grève.
L’histoire contemporaine mettra en lumière des femmes politiques, des immigrantes, des travailleuses culturelles et de grandes militantes, mais la question demeure : dans cette région colonisée pour qu’on en vide les entrailles, de quel imaginaire les femmes font-elles partie ?
Révolte
Être une femme qui s’oppose à l’industrie minière dans une région extractiviste revient sans doute à occuper une marge dans la marge. Cette position hostile au premier abord est aussi celle qui fait naître les repaires les plus sûrs où couver nos ambitions transformatrices. Écrire l’univers minier est une chose nécessaire, mais pour le faire sans le perpétuer, il faudra en parler avec tout ce qu’il porte de résistance, en partageant les luttes qui guident et nourrissent les initiatives militantes et celles et ceux qui les portent.
Je crois en l’importance de raconter la laideur des fosses, l’ampleur de ce qu’on en retire et de ce qu’elles avalent en retour, mais je ne voudrais pas qu’on oublie d’écrire l’autre récit, celui de l’imaginaire qui se forme dans la responsabilité du soin et de l’intégrité. La part de la région à laquelle je me sens appartenir est celle qui stimule la création et la révolte, et les femmes qui en font partie aiment ce territoire non pas pour son or, mais pour ce qu’elles ont à lui confier.
Là où j’habite, la défense du vivant m’apparaît résolument féminine et féministe. Cela n’a rien de nouveau et s’inscrit simultanément, depuis longtemps, dans le sillage d’une tradition artistique, culturelle et communautaire portée par des autrices, comédiennes, dramaturges, poètes et artistes visuelles qui ont choisi une parole engagée et mis en scène l’envers du décor. Ce sont elles qui me retiennent ici.
Je n’ai pas encore identifié pleinement tous les niveaux sur lesquels doit se déployer notre engagement ni trouvé la posture noble et le juste geste pour répondre à la brutalité des crises qui nous assaillent et de ce(ux) qui les provoque(nt), mais des certitudes se dessinent. Nous avons construit l’un de nos ancrages les plus radicaux grâce au temps consacré au partage de nos ressources, à nous relayer dans l’alternance de nos fatigues, en restant à l’écoute et au soin de celles et ceux qui persistent dans la lutte.
Dans une région que l’on a peuplée de colons venus donner vie à une industrie qui n’en engendre aucune, un espace s’est creusé en périphérie des mines pour accueillir l’œuvre et la colère des femmes. Si nous avons su jusqu’à maintenant l’occuper et l’organiser comme il se doit, l’heure est désormais au débordement.
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