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Wednesday, October 21, 2026

"Boudin noir", "retourne à tes casseroles" : la dégradation du climat politique inquiète les députés francophones

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Un député d’origine africaine traité de "boudin noir" sur les réseaux sociaux, une élue invitée à "rester dans ses casseroles", une parlementaire plusieurs fois mise sous protection policière : les témoignages entendus dans l’hémicycle laissent peu de doute sur la dégradation du climat politique.

Pour l’objectiver, les instances du parlement francophone ont sondé anonymement leurs 94 députés, parmi lesquels 55 ont répondu.

Première intuition qui se confirme : l’émergence et la généralisation des réseaux sociaux ont peu à peu libéré la parole citoyenne critique. Quand les parlementaires subissent des comportements agressifs, c’est neuf fois sur dix via Internet.

Mais quelle est l’ampleur du phénomène ?
Un élu sur deux déclare avoir déjà été victime de harcèlement et/ou d’insultes. Parmi ces victimes, les femmes sont surreprésentées, comme a pu l’établir Audrey Vandeleene, politologue au Cevipol (ULB), en analysant plus de 40.000 réactions à des messages politiques sur les réseaux sociaux lors de la campagne électorale de juin 2024.

"Les femmes sont davantage la cible de négativité", résume Audrey Vandeleene. "Surtout quand il s’agit de commentaires qui traitent de la politique dans leur ensemble. Par exemple, 'tous pourris', c’est une insulte qu’on va beaucoup plus retrouver en dessous des publications des femmes".

La chercheuse a également pu démontrer que les élues étaient quatre à cinq fois plus souvent victimes d’insultes sexistes, donc "en lien direct avec leur genre. Les femmes vont davantage être victimes de mansplaining : on va questionner leur légitimité et leur expertise d’être engagées en politique. Elles reçoivent aussi beaucoup plus de commentaires sur leurs caractéristiques physiques", ce qui n’est pas sans conséquence sur leur vie privée, leur santé mentale et leur niveau d’engagement en politique.

Réduire la violence politique aux interactions avec le public serait une erreur. Dans les assemblées législatives comme à la table des exécutifs, le ton se durcit entre représentants politiques.

Là aussi, les femmes sont particulièrement concernées. Suite à des entretiens approfondis avec une vingtaine de candidates au triple scrutin de juin 2024, Audrey Vandeleene (Cevipol) met en avant un paradoxe : "en politique, l’assertivité est valorisée. Mais pour la femme, il y a une injonction contradictoire. On attend aussi d’elle qu’elle soit douce, calme, empathique. C’est problématique pour les femmes, parce que quand elles vont être assertives, éventuellement agressives, on va pathologiser cette agressivité en les traitant d’hystériques. On retombe alors dans l’insulte", conclut la politologue.

Pour reprendre le sondage interne au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, cette agressivité dans le débat politique n’est plus perçue aujourd’hui comme une "simple réaction émotionnelle", mais plutôt comme "un levier employé intentionnellement par les acteurs politiques".
Sept députés sur dix estiment désormais que "les attaques personnelles priment sur les idées". Ils sont même neuf sur dix à considérer le débat comme "de plus en plus conflictuel".

Dans cette évolution, les médias en prennent aussi pour leur grade. Pour 96% des répondants, la presse "met en avant les propos polarisants". Et il se trouve moins d’un parlementaire sur dix pour encore penser que la presse "contribue à apaiser le débat démocratique."

De tout temps, la politique a été le théâtre d’échanges virulents. "Sans polarisation, la démocratie est morte", abonde Jérémy Dodeigne, professeur de sciences politiques à l’UNamur. Où se situe alors la frontière de l’acceptable ? "L’opposition entre un groupe, le 'nous' contre le 'eux' qui défend une autre vision, c’est normal. Mais ce débat d’idées doit toujours rester dans un environnement qui permet à chacun d’être considéré comme un adversaire politique, pas comme un ennemi politique. Un ennemi, il faut l’éradiquer, l’exclure de la communauté."

Avec une équipe scientifique pluridisciplinaire, Jérémy Dodeigne travaille à mettre sur pied une "échelle de l’hostilité" qui vise à comparer, sur base de plus de deux millions de tweets politiques passés au crible, l’état de la démocratie dans les 27 pays étudiés, parmi lesquels la Belgique.

De manière générale, les discours hostiles sont plus prégnants dans les pays à système électoral majoritaire – les Etats-Unis par exemple – où la "dynamique est par nature bipolaire". Dans les pays à système électoral proportionnel comme la Belgique, "les acteurs tendent à être plus modérés parce que l’adversaire d’aujourd’hui est peut-être l’allié de la coalition de demain", rappelle le politologue.

L’adversaire d’aujourd’hui est peut-être l’allié de la coalition de demain

Jérémy Dodeigne, politologue


Reste à voir qui est le plus clivant en Belgique. Une hypothèse est souvent avancée selon laquelle les partis aux extrémités de l’échiquier politique sont les plus hostiles, "parce que ce sont plus souvent des partis d’opposition, par rapport à des partis de gouvernement, plus souvent au centre de l’échiquier".

A l’analyse, cette hypothèse se vérifie, avec une nuance de taille. "Là où c’est intéressant, c’est quand on distingue le type d’hostilité. Si l’on prend l’hostilité où l’autre est défini comme un ennemi, où il y a des formes d’intolérance, d’exclusion, voire même d’incitation à la violence contre ces groupes, on constate que ce type de messages antagonistes sont trois fois plus nombreux dans les partis d’extrême droite que dans les autres partis, d’extrême gauche comme du centre", détaille Jérémy Dodeigne (UNamur).

D’après cette étude, en Belgique, le Vlaams Belang concentre à lui seul 90% des messages intolérants. Viennent ensuite la N-VA puis le MR, mais dans une proportion nettement moindre. "Cela confirme nos résultats principaux", conclut l’auteur. "C’est un discours d’extrême droite, avec parfois quelques dépassements, quelques dérapages dans des partis plus traditionnels".

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