Politique : comment le mouvement anti-woke a normalisé le discours d’extrême droite

Le terme "woke" est de plus en plus utilisé dans le débat public francophone. Pour Martin Deleixhe, ce qui rend ce concept intéressant c’est qu’il est davantage utilisé par ses détracteurs que par ceux qu’ils qualifient de "woke".
Le wokisme servirait alors plus de terme générique permettant de regrouper des mouvements aussi différents que l’écologie, le féminisme ou la lutte antiraciste : "Ce qui fait une des forces de l’anti-wokisme, c’est d’avoir regroupé sous la dénomination wokisme tout un ensemble de choses qui leur déplaisaient. Ça agit comme une espèce d’injonction au silence pour tous les mouvements contestataires".
Des origines de l’anti-wokisme ancrées à droite
L’anti-wokisme provient des milieux intellectuels proches de l’aile droite du Parti républicain américain. La popularisation du terme s’explique par une reprise progressive de ces discours par l’extrême droite, puis par la droite traditionnelle.
Certaines sensibilités de gauche finissent elles aussi par reprendre le terme anti-woke, notamment lorsqu’elles défendent une conception stricte de l’identité républicaine ou certaines interprétations du marxisme : "C’est un outil assez utile pour la droite parce qu’il permet de fédérer l’extrême droite et la droite traditionnelle, dans une dénonciation commune d’excès militants. Ça leur permet de bâtir des ponts et de se présenter comme les défenseurs de la rationalité et de la raison", explique Martin Deleixhe.
Dans le même temps, cette opposition contribue à diviser la gauche et certains de ses courants et les mouvements engagés contre les discriminations. Selon le chercheur, certains discours anti-woke cherchent à "renaturaliser les inégalités entre les individus". Autrement dit, à présenter certaines inégalités comme naturelles ou légitimes.
© Getty Images
En Europe, un anti-wokisme qui flirt avec le racisme
En arrivant en Europe, les discours anti-woke s’adaptent aux controverses politiques déjà présentes. Martin Deleixhe souligne qu’en changeant de pays ou de langue, le concept est transposé dans des nouveaux contextes et acquiert de nouvelles significations. Dans la sphère francophone, le "wokisme" est plus lié à la dénonciation de l’islamophobie. Le terme "islamo-gauchiste" a notamment beaucoup été employé en France ces dernières années, mais reste très connoté à l’extrême droite.
Les acteurs conservateurs vont alors utiliser le terme d’anti-wokisme, qui leur permet de présenter leur discours comme plus intellectuel et rationnel, tout en rassemblant des courants politiques différents autour d’une même critique.
Un langage woke ?
La sphère conservatrice a utilisé le terme de wokisme dans sa dénonciation de l’écriture inclusive ou le remplacement de mots considérés comme discriminants. Pour Salomé Fremineur, l’enjeu n’est pas d’imposer des mots ou d’interdire certaines expressions, mais d’interroger ce que le langage permet de rendre visible et la manière dont il façonne notre compréhension du monde. Les évolutions du vocabulaire peuvent ainsi ouvrir une réflexion sur les rapports de pouvoir, les inégalités et les discriminations.
Elle cite notamment l’autrice américaine Judith Butler : "Elle-même va discuter de ça, en disant, 'ne bannissons pas de mots'. Précisément, discutons de comment ces mots nous blessent. Donc là, on voit qu’on a un débat qui est beaucoup plus complexe que celui que les anti-wokistes voudraient montrer".
► Écoutez ci-dessus l’intégralité de cette discussion dans le podcast du Monde en direct.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.