«Cyrano»: sans capes ni épées
C’est un fort joli cadeau que s’est offert le nouveau directeur artistique du Théâtre du Rideau Vert, Benoit McGinnis, pour l’inauguration de son mandat, que le rôle de Cyrano de Bergerac, sans doute l’un des plus prisés et iconiques de la dramaturgie francophone. Qui plus est, c’est sous la direction du complice avec lequel il a abordé les rôles-titres de Caligula et d’Amadeus entre autres, René Richard Cyr, qu’il prête ses traits au poète bretteur.
Or, son incarnation, au début de cette relecture épurée de la pièce d’Edmond Rostand, déstabilise. L’illustre cadet de Gascogne y apparaît plus teigneux que spectaculaire de superbe et d’éloquence. Tout à sa hargneuse amertume, il offre une version de l’anthologique tirade du nez — qui arrive très tôt dans cette version resserrée du texte — qui semble manquer de ce dont ce mythique personnage se réclame pourtant si orgueilleusement, soit de panache.
Heureusement, l’interprétation de l’acteur s’enrichira, au fil de la représentation, de beaucoup plus de nuances, jusqu’à en devenir fort convaincante. Les performances de certains de ses vis-à-vis le sont tout autant, dont celle de Charlotte Aubin, qui offre une Roxane espiègle et hardie, ainsi que celle d’Alexis Martin, délicieusement grotesque en comte de Guiche. Il s’agit d’ailleurs du seul personnage à arborer un costume d’époque, fraise et rubans inclus.
Les autres évoluent dans des tenues atemporelles et semblables, constituées de pantalons, de bottes pour quelques-uns et de longs manteaux. Celles-ci s’inscrivent dans une vision de mise en scène privilégiant l’extrême sobriété et la distanciation. Contrairement à ce à quoi l’institution fondée par Yvette Brind’Amour et Mercedes Palomino a habitué ses fidèles, soit des décors bien souvent naturalistes, le plateau n’est ici meublé que de boîtes de bois, tantôt d’un fauteuil, tantôt d’un escabeau, qui sert à la célèbre scène du balcon… sans balcon. Les membres de la distribution, qui s’adressent directement au public et même aux employés du théâtre à l’orée du spectacle, restent régulièrement en périphérie de l’aire de jeu alors qu’ils n’ont pas de répliques à prononcer. Enfin, celle-ci se révèle par moments dépouillée de tout revêtement mural, laissant voir la structure brute du bâtiment.
Miroir de ce parti pris stylistique, l’adaptation que signe Cyr est peu timide du ciseau lorsqu’il s’agit de délester une œuvre de ce qui ne lui est pas essentiel et en rend la réception plus fastidieuse. Cette opération s’avère fructueuse, car le rythme de la pièce s’en trouve avivé. On peut se demander, en revanche, si les autres stratagèmes de modernisation apportent quoi que ce soit à l’expérience du public. Quelle couche supplémentaire de sens ajoutent-ils ? Quelles émotions nouvelles ou décuplées suscitent-ils ? Et si Cyrano déclare que « c’est bien plus beau lorsque c’est inutile », on peut certainement, en l’occurrence, ne pas adhérer à cette maxime.
On aura tenté de proposer quelque chose de différent, distinguant cette production des précédentes, dont celle menée en 2014 par Serge Denoncourt avec, dans le rôle du légendaire protagoniste, Patrice Robitaille, ou encore celle orchestrée en 1995 par Alice Ronfard, qui avait confié le personnage à Guy Nadon, puis à Pierre Lebeau. Bien distincte également, sans aucun doute, de la comédie musicale qu’a tirée le Français Gil Marsalla du classique de Rostand et que Montréal accueillera en mars prochain. Il y a certainement dans cet élan quelque chose de louable. Et le résultat est bien loin d’être vilain. Outre les atouts déjà mentionnés, la scène de danse des frères d’armes du héros mérite d’être soulignée, car elle concourt au dynamisme de ce spectacle où, malgré certains aspects pouvant certes laisser perplexe, on ne s’ennuie pas un instant.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.