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Saturday, August 15, 2026

Hamida Aman : "Les femmes afghanes sont totalement oubliées et abandonnées à leur sort. C’est une société d’apartheid"

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Note éditoriale : cet article a été publié en mai 2024; il a été remis à jour à l'occasion du 5e anniversaire du retour des talibans au pouvoir.

Hamida Aman, ce nom ne vous dit rien ? C’est peut-être finalement très symptomatique du combat difficile qu’elle mène depuis plusieurs années.

Cette journaliste, née à Kaboul dans les années 70, a été contrainte de se réfugier en Europe alors qu’elle n’avait que 6 ans. Après un cursus universitaire en Suisse, elle exerce comme journaliste dans la presse helvétique. Elle retournera dans son pays d’origine après les attentats du 11 septembre 2001 avant de finalement repartir s’installer en France. Elle consacre désormais pleinement sa vie à la défense des femmes afghanes. Via Radio Begum (sur les ondes depuis 2021) basée à Kaboul mais aussi Begum TV, récemment inaugurée et dont le bureau se cache derrière un immeuble anodin du 18e arrondissement parisien.

Des médias pensés par et pour les femmes. Le terme "Begum" est d’ailleurs un clin d’œil à un titre de noblesse synonyme de Lady. Toute la rédaction est exclusivement féminine. Avec sa trentaine d’employées, Begum tente vaille que vaille de mener à bien sa mission d’instruction face au régime des Talibans. Un régime qui, faut-il encore le rappeler, a imposé des règles draconiennes aux femmes afghanes depuis sa prise de pouvoir en août 2021. Rencontre avec Hamida Aman, la porte-voix des femmes afghanes.

Vous avez récemment sorti (en avril) avec d’autres auteurs un recueil de témoignages intitulé "Résistance-Renaissance". Quel est l’objectif derrière ce projet collectif ?

"C’est pour nous une manière de continuer à faire résonner la voix des femmes afghanes. Ce livre c’est un cri de désespoir et un cri d’alarme. L’Occident est en train d’oublier et d’abandonner ces femmes à leur sort ! Notre combat vise à rouvrir les écoles. C’est une lutte pour le droit à l’éducation. Et c’est ce qui relie tous les témoignages. Il faut continuer à se battre. Cette situation est inacceptable. Malheureusement, l’Occident ne s’intéresse à l’Afghanistan que lorsque sa sécurité est mise en jeu. Tout le monde s’indigne mais rien ne bouge concrètement. Ces textes sont une réaction à cet immobilisme".

À quel point la situation des femmes s’est-elle dégradée sur le terrain ?

"Petit à petit tous les droits élémentaires des femmes sont supprimés. L’école est interdite aux filles dès l’âge de 12 ans. Des étudiantes ont été sorties de force de salles de classe alors qu’elles étaient en examens. On leur interdit de travailler dans des ONG ou des ambassades. D’accéder aux salles de sport ou aux hammams. Et surtout elles ne peuvent plus se balader dans l’espace public sans un chaperon. Les Talibans ont même été jusqu’à fermer les salons de coiffure et salons d’esthéticienne parce que c’étaient des lieux de réunion pour les femmes. Les femmes n’ont donc plus de place à l’extérieur. Elles servent juste à enfanter, à se marier (de plus en plus jeune) et à s’occuper de la maison".

C’est une société d’apartheid. On efface totalement les femmes de la société afghane.

Mais pour Hamida Aman, les prémices de ces mesures liberticides ne datent pas d’hier. "On n’a pas attendu le régime des talibans pour voir nos droits bafoués. Ça l’était déjà bien avant. C’est une société extrêmement dure et patriarcale. L’entièreté du fonctionnement doit être remis en cause. Il faut reconsidérer la place de la femme dans la société. En leur interdisant tout, on envoie comme signal qu’elles ne valent rien."

Fuir = la seule option pour vivre ses rêves

"Pour le moment, et je le dis très difficilement, il n’y a pas beaucoup de signes encourageants pour le futur. Toutes ces petites filles qui ont des rêves devront probablement quitter le pays pour espérer un jour les réaliser. C’est d’une incroyable tristesse. De plus en plus de gens, souvent diplômés, quittent le pays afin que leurs enfants puissent juste pouvoir aller à l’école".

On peut enlever l’éducation mais jamais la soif de connaissance

Le nombre d’habitants vivant sous le seuil de pauvreté en Afghanistan est estimé à 34 millions de personnes, soit 85% de la population. Il a quasi doublé en 2 ans. Et la situation devrait s’empirer dans les prochaines années. "On était à 48% en 2020. Les Nations-Unies estiment que 98% de la population pourrait tomber sous le seuil de pauvreté", confirme Hamida Aman. Des familles sont ainsi réduites à vendre leur progéniture. Le coût d’une vie valant la somme dérisoire de 300 euros.

"Des familles entières sont dans une détresse terrible. L’aide humanitaire arrive au compte-gouttes et ne suffit pas. C’est la double peine pour le peuple afghan. Les Talibans sont revenus et du jour au lendemain toute l’aide internationale a été coupée".

Si le pays a sombré dans une telle misère c’est aussi à cause de la gestion des Occidentaux

Begum : rendre l’enseignement accessible à distance

Begum c’est une radio (6h d’antenne chaque jour), une TV (disponible via satellite) et un site internet. La chaîne propose notamment des cours en vidéo reprenant le cursus scolaire secondaire afghan dans les deux langues nationales, dari et pachto. Plus de 8500 vidéos ont déjà été réalisées à l’aide d’enseignants et sont mises en ligne gratuitement sur la plateforme Begun Academy. Une véritable prouesse.

"Nous voulons permettre à toutes ces femmes de pouvoir continuer à étudier. Pour résister et un jour renaître. Nous proposons également du soutien psychologique ainsi que des conseils santés et spirituels. On a même racheté les droits de la série documentaire "C’est pas sorcier. On estime qu’environ 6 millions de personnes nous écoutent en radio sur une population totale de plus de 40 millions d’habitants. Et la télévision serait accessible dans 2/3 des foyers afghans. Via les réseaux sociaux, on reçoit des centaines de messages chaque jour. Des remerciements, des encouragements ou encore des questions sur nos cours".

Beaucoup d’hommes nous écoutent. 50% de l’audience est masculine

"Pas mal d’hommes se montrent solidaires de notre cause et utilisent nos services. Sans oublier tous les parents qui nous écrivent pour nous remercier d’avoir mis cela en place. Bien sûr, tous ne peuvent pas le faire. Ils n’en ont pas la possibilité parce qu’eux-mêmes ne sont pas lettrés et n’ont pas été à l’école. Ils ne peuvent donc pas pleinement soutenir leurs enfants. Mais ceux qui en ont les moyens le font et nous le font savoir".

Informer/éduquer sous le contrôle strict des Talibans : "jouer" avec les limites

Les médias continuent d’exister en Afghanistan. Mais avec de lourdes restrictions. Notamment pour les consœurs journalistes, obligées d’être voilées et masquées. Hamida est consciente que ses équipes jouent un peu au chat et à la souris avec les Talibans. Telle une anguille, Begum n’a pour le moment jamais pu être attrapé.

"Nous travaillons en toute légalité car notre radio est autorisée. Elle continue à exister. Ils ne nous ont pas coupés car nous ne faisons pas de politique. Nous ne diffusons pas de musique non plus. Nous rendons simplement un service aux femmes. Tant qu’il n’y aura pas une interdiction complète des femmes dans le métier, nous continuerons à occuper les ondes", explique Hamida Aman. Toujours sous la surveillance du régime…"En effet, nous sommes écoutés et encadrés. Par exemple, tout récemment, nous avons été interdits d’aborder le sujet de la contraception. Ils ont estimé que c’était un sujet trop sensible".

Le projet Begum joue sur les limites. Certes, l’école est interdite, mais pas l’éducation. "Nous apportons le savoir à la maison. Les filles ne doivent donc pas sortir. Nous naviguons dans une zone grise. Car cela reste un sujet controversé dans le pays".

Une prise de conscience chez les femmes

Un élément positif serait toutefois à ne pas négliger. "Les femmes ne sont plus aussi isolées que dans le passé. Grâce à internet, il y a aujourd’hui une armée de femmes prêtes à prendre la parole pour soutenir leurs sœurs afghanes. De plus, ces femmes savent maintenant que ce qu’elles vivent n’est pas normal. C’est pourquoi je pense que les choses ne reviendront pas comme avant sous la première période des Talibans (1996-2001). À l’époque, les femmes acceptaient beaucoup plus docilement les restrictions et les impositions", renchérit Hamida Ama.

Gardez-vous l’espoir de pouvoir fondamentalement changer les choses ?

"Le chemin parait si long et le tunnel si noir que c’est parfois difficile de garder espoir. On nous prend de haut, on est souvent découragé. Mais je ne pourrai jamais me résigner ! Je suis une femme et une mère. Je ne pourrai jamais accepter que des enfants n’aient pas d’avenir en raison de leur genre. On portera ce combat jusqu’au bout. C’est l’avenir de ce pays. Si on ne lève pas la voix, si on n’utilise pas tous les leviers possibles et imaginables pour exister, nous tomberons à jamais dans l’oubli. Il ne faut pas baisser les bras. Ni sombrer dans le pessimisme total. Un jour, le régime tombera. Rien ne dure dans ce pays, les bonnes comme les mauvaises choses."

"Demain ne meurt jamais" était le titre d’un sacré 007. C’est un peu le vœu pieux d’Hamida. Que la voix de ces femmes ne s’éteigne jamais. Ni demain, ni après.

L’intégralité des droits d’auteur du livre sera reversée au profit de Radio Begum. « Résistance Renaissance » aux Editions Labor et Fides. © Tous droits réservés

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