Guerre en Ukraine : les centres de données deviennent de nouvelles cibles

La guerre entre la Russie et l’Ukraine se joue aussi dans les bâtiments qui abritent les serveurs informatiques. Entre le 8 et le 11 octobre, trois centres de données de la société russe Yandex, souvent présenté comme le "Google russe", ont été frappés par des drones ukrainiens.
Le fournisseur russe de service internet a annoncé l’arrêt complet de ses installations de Sasovo et de Vladimir, ainsi que la mise hors service d’une partie des équipements de son site de Kalouga.
Ces infrastructures informatiques permettent de faire fonctionner des services utilisés quotidiennement par des dizaines de millions de personnes en Russie. Outre le moteur de recherche le plus populaire du pays, Yandex propose notamment des applications de réservation de taxis, de commande de repas, de trottinettes partagées...
L’entreprise a reconnu des difficultés pour maintenir ses services, tout en soulignant qu’il était difficile de prévoir le délai de remise en fonctionnement des installations touchées.
Depuis le début de cette guerre la bataille des infrastructures se joue également sur le terrain énergétique, où Kiev cherchait à réduire les revenus pétroliers de Moscou en frappant ses raffineries.
Mais cette stratégie se heurte aux exigences de Donald Trump : le président américain a annoncé, le 9 octobre, un accord avec Vladimir Poutine pour fournir du diesel russe aux marchés américain et mondial, accompagné d’un assouplissement temporaire des sanctions, afin de faire baisser les prix. Il a également exigé que l’Ukraine cesse de bombarder les raffineries russes, accusant ces attaques d’aggraver les difficultés d’approvisionnement. Volodymyr Zelensky conditionne toutefois l’arrêt de ces frappes à celui des attaques russes contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes.
Donald Trump, toujours lui a même annoncé dimanche, à la surprise générale, un "cessez-le-feu énergétique" entre la Russie et l’Ukraine, sur fond de controverse autour d’un accord entre Washington et Moscou pour l’achat de diesel russe et de regain de tensions entre le président américain et son homologue ukrainien.
Au-delà des dégâts matériels, les frappes ont alimenté un débat sur leur effet possible sur la désinformation. Lors du Forum de Varsovie sur la sécurité, Volodymyr Zelensky avait affirmé qu’il était devenu "un peu plus facile de respirer" sur de nombreuses plateformes depuis que l’Ukraine avait commencé à répondre aux attaques russes contre ses centres de données. "Il y avait moins de haine, moins de division et moins de provocations. Parce qu’il y avait moins de bots", a déclaré le président ukrainien, selon les dépêches Belga et AFP.
Un bot, abréviation du mot "robot", est un programme informatique qui exécute automatiquement des tâches, sans qu’une personne doive intervenir à chaque action. Il n’est pas forcément malveillant : les moteurs de recherche utilisent, par exemple, des "bots" pour parcourir les pages web et permettre de les répertorier au mieux.
Le Premier ministre lituanien, Mindaugas Sinkevicius, a lui aussi défendu cette stratégie. Interrogé sur les moyens de protéger les élections contre les attaques hybrides, il a estimé que les alliés devraient demander à Volodymyr Zelensky de "frapper plus de centres de données en Russie". Il a également appelé à des investissements "énormes" dans la lutte contre la désinformation un des éléments majeurs de la stratégie russe dans la guerre hybride que le pays mène à l’Europe.
Sur les réseaux sociaux, plusieurs personnalités, dont l’opposant russe, ancien champion d’échec, en exil Garry Kasparov, ont affirmé constater une diminution des contenus de propagande.
Mais ces observations ne constituent pas une mesure indépendante de l’activité des réseaux d’influence russes.
Une partie des affirmations repose donc sur des graphiques de Cloudflare, une entreprise qui analyse notamment le trafic vers les sites utilisant ses services. Ses données montrent une forte diminution des requêtes automatisées provenant du réseau de Yandex après les frappes.
Elles ne mesurent cependant pas directement les publications dites de propagande ni les interactions sur les réseaux sociaux. La distinction est importante : le terme "bot" rappelons le, désigne un programme qui "exécute automatiquement des tâches". Il peut servir à diffuser des messages dont de la propagande, mais aussi à alimenter un moteur de recherche.
Les robots concernés par les données de Cloudflare sont majoritairement de cette seconde catégorie, appelée robots d’indexation ou "crawlers", souligne Le Grand Continent. "Aucun élément ne permet pour l’instant d’étayer l’affirmation selon laquelle l’attaque des centres de données aurait réduit au silence les “fermes à trolls” du Kremlin", explique à l’AFP Nikola Tulechki, spécialiste du suivi des opérations de désinformation pour l’association Data for Good.
Le collectif Antibot4Navalny, qui surveille les opérations d’influence liées à la Russie, conteste également cette lecture des graphiques. Cela ne signifie donc pas que ces frappes n’ont aucun effet sur les opérations d’influence.
Le spécialiste du cyberespace russophone Kevin Limonier évoque la possibilité que certains outils nécessaires à leur fonctionnement aient été perturbés : un modèle d’intelligence artificielle hébergé chez Yandex ou un logiciel automatisant des actions, par exemple. Il s’agit toutefois d’une hypothèse, pas de la preuve d’un arrêt généralisé des comptes de propagande.
Les dégâts sur les centres de données et les difficultés de certains services de Yandex sont donc documentés. Leur effet sur la désinformation russe reste, lui, à mesurer plus précisément : les chiffres disponibles à ce stade ne permettent pas de confondre une baisse du trafic automatisé avec une diminution démontrée de la propagande sur les réseaux sociaux.
Mais une chose est sûre : priver les Russes de leur accès à l’internet est fort handicapant pour le régime russe et cela participe à désorganiser la châine logistique d'un pays dont l'économie est tournée vers la guerre.
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