Paul St-Pierre Plamondon et Mark Carney | Plus qu’une chicane de cocktail

Après avoir déploré le fait que Paul St-Pierre Plamondon boude la rencontre fédérale–provinciale avec les Premières Nations, Mark Carney lui refuse la possibilité de prendre la parole lors du sommet Canada-Union européenne (UE), cette semaine à Montréal.
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Lundi, le premier ministre du Québec avait préféré rencontrer d’abord les Premières Nations du Québec, et non celles de tout le pays. M. Carney l’a accusé de pratiquer la politique de la chaise vide. Mais il ne peut pas reprocher à M. St-Pierre Plamondon la même chose pour le sommet UE. Car c’est le Canada lui-même qui lui refuse la chaise voulue. M. St-Pierre Plamondon peut participer comme les autres à la réception, sans toutefois obtenir un micro ou une salle.
On peut bâiller face à cette controverse sur le droit de prononcer un discours plutôt symbolique, dans une conférence qui portera sur des enjeux aussi aguichants que l’échange international d’informations bancaires. Elle demeure tout de même révélatrice du choc de visions entre les deux politiciens.
En réaction au conflit avec Washington, M. Carney se rapproche de l’Europe. Son offensive est stratégique et commerciale. L’ancien banquier conclut des ententes pour diversifier son risque.
M. St-Pierre Plamondon a une approche plus nationaliste qu’économique. Bien sûr, en tant qu’indépendantiste, il ne se privera pas d’une chicane avec Ottawa. Mais cela n’explique pas tout. Il défend d’abord la position traditionnelle du Québec.
Le fédéral rappelle que lors du sommet du G7 en Alberta, la première ministre Danielle Smith n’avait pas prononcé d’allocution. Même chose pour son homologue de l’Ontario lors du récent sommet sur l’investissement.
Mais du point de vue de M. St-Pierre Plamondon, le Québec n’est pas une simple province. C’est une nation.
Depuis 1965, la doctrine Gérin-Lajoie stipule que le Québec parle à l’international des enjeux qui relèvent de sa compétence, comme l’éducation et la culture. Cela a permis au Québec d’être représenté à l’Organisation internationale de la Francophonie et d’avoir un siège au sein de la délégation canadienne de l’UNESCO, grâce à Stephen Harper.
Même les fédéralistes à l’Assemblée nationale se rallient à cette doctrine. Cela explique pourquoi Christine Fréchette avait demandé elle aussi un espace durant le sommet avec l’Europe pour s’adresser aux participants. D’ailleurs, l’accord Canada-UE a été mis en branle par un de ses prédécesseurs, Jean Charest.
M. Carney a grandi en Alberta. Il comprend le mouvement pour l’autonomie ou la sécession de cette province. Pour l’apaiser, il a démantelé son plan environnemental et promis de financer l’industrie fossile avec des fonds publics.
Face au Québec, il paraît plus loin de sa zone de confort. Son approche est avant tout économique. Il montre peu d’intérêt pour les revendications nationalistes. Il s’en tient à la défense du statu quo, par exemple en refusant les concessions sur le français exigées – avec une intensité qui fait l’objet de débats – par la Maison-Blanche.
Quand Elon Musk a appuyé l’indépendance du Québec, de l’Alberta et même de la Saskatchewan, M. Carney a répondu que le Canada ne se soumettait pas aux géants de la techno. Or, il l’a déjà fait.
Le fédéral a abandonné sa taxe sur les services numériques. Il a aussi renoncé à la hausse des redevances pour les plateformes étrangères, ce qui aurait financé le contenu local et réduit le désavantage concurrentiel de nos diffuseurs.
M. Carney a prétendu vouloir éviter que les plateformes refilent la facture aux consommateurs canadiens. L’Europe montre qu’une autre approche est possible. Elle ne plie pas devant la Silicon Valley. C’est justement ce genre d’exemple qui inspire le gouvernement péquiste ainsi que les libéraux et les solidaires à l’Assemblée nationale.
M. Carney mise beaucoup sur le sommet à Montréal pour obtenir un statut encore indéfini de partenaire de l’UE. Il n’a pas envie que le Québec détourne l’attention de cet objectif.
De quoi aurait parlé M. St-Pierre Plamondon ? Dans son camp, on assure ne pas avoir intérêt à offrir un spectacle partisan, une chicane de famille ou un réquisitoire enflammé sur l’indépendance devant la visite. On souligne qu’au lendemain de sa victoire, le chef péquiste avait utilisé un ton constructif pour commenter son premier appel téléphonique avec M. Carney.
Pour M. St-Pierre Plamondon, il s’agit surtout d’un enjeu de principe. Mais M. Carney tient lui aussi à délimiter son territoire. Il a obtenu plus de votes au Québec que son homologue provincial.
Des péquistes calculent que cet affrontement aidera l’indépendance. Mais il risque surtout de nuire aux deux premiers ministres impliqués. Les bénéficiaires sont les autres provinces, comme l’Ontario, qui mise sur de telles tensions par exemple pour faire valoir sa candidature à la nouvelle Banque de la défense.
M. Carney a été clair, le vieil ordre libéral international ne reviendra pas. Il est devenu le symbole international de la résistance face à Trump. Il incarne la droiture et la dignité.
Son rapprochement avec l’Union européenne, un allié historique, ne suscite pas la controverse. C’est davantage le cas de ceux avec des pays autoritaires comme la Chine, le Qatar, l’Arabie saoudite, la Turquie (visitée la semaine dernière) et les Émirats arabes unis (dont le prince héritier Khaled ben Mohammed ben Zayed Al Nahyane a été reçu à Ottawa). Son réalisme est décomplexé.
PHOTO JUSTIN TANG, LA PRESSE CANADIENNE
Mark Carney et le prince hériter émirati Khaled ben Mohammed ben Zayed Al Nahyane
Sur ce front, la critique vient surtout du Bloc. À la suite de la débandade du NPD, le Bloc se trouve ironiquement à être le principal relais à Ottawa des environnementalistes de l’Ouest. Il monte aussi au front pour critiquer la realpolitik étrangère de M. Carney. À l’approche des partielles fédérales, le Bloc a recruté l’ex-vice-présidente du Congrès mondial ouïghour, Zumretay Arkin.
M. Carney fait le pari que la population se désintéresse de la défense impuissante de principes, qu’elle juge l’exploitation des ressources naturelles plus urgente que la protection de l’environnement et qu’elle a peu d’intérêt aussi pour les revendications nationalistes. Cela a le mérite d’être clair. On verra bientôt si c’est encore aussi populaire.
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