Des p.-d.g. de Santé Québec utilisent de l’argent public pour financer des fondations
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Le Devoir
- Enquête
Alors qu’ils demandent à leurs services de se serrer la ceinture, des p.-d.g. des anciens CISSS et CIUSSS — devenus récemment des branches régionales de Santé Québec — financent des fondations à même les fonds publics. Une pratique qui soulève des questions et qui a été abolie dans l’établissement qui était le plus généreux à l’égard de ces organismes.
Au total, c’est un peu plus de 22 000 $ qui ont été dépensés par cinq p.-d.g. pour participer à des tournois de golf et à des soupers gastronomiques au profit de fondations sur leurs territoires respectifs depuis janvier 2025, a calculé Le Devoir en épluchant les notes de frais et les relevés de cartes de crédit des p.-d.g. de Santé Québec obtenus grâce à la Loi d’accès à l’information.
« C’est quand même une somme importante, estime Nicolas Gagnon, de la Fédération canadienne des contribuables. On peut dire que c’est une goutte d’eau dans l’océan quand on regarde le budget de la santé, mais ce qu’il faut se poser comme questions, c’est : “est-ce que ces dépenses-là sont justifiées ?” et “où est la limite ?”. »
Il reconnaît que la cause est noble, mais se questionne sur l’apport des contribuables, qui « payent deux fois » dans la mesure où ils financent le système de santé et soutiennent en plus, par les notes de frais des p.-d.g., des organisations dont le but est d’aller chercher l’argent du privé pour suppléer aux budgets gouvernementaux. « Je ne vois pas comment ça sert véritablement les contribuables, qui payent pour avoir un système de santé plus accessible avec des services de qualité. »
Tournois de golf et soupers gastronomiques
L’ancien p.-d.g. du CISSS de la Montérégie-Est, parti à la retraite en janvier, est celui qui s’est montré le plus généreux. En 2025, il a versé plus de 9300 $ à la dizaine de fondations sur son territoire, en plus d’avoir payé près de 1000 $ en service de traiteur pour leur colloque. Ses dépenses incluent une somme de 3900 $ payée pour participer au tournoi de golf de la Fondation Pierre-Boucher, affiliée à l’hôpital du même nom. Au Devoir, il précise qu’il participait aux événements avec d’autres membres de l’établissement, rappelant que ces fondations « viennent en soutien à leurs usagers localement ».
L’ancien p.-d.g. du CISSS de Chaudière-Appalaches, lui aussi parti à la retraite en mai, a dépensé plus de 6200 $ pour participer avec d’autres représentants de l’organisation à différents événements caritatifs, dont un tournoi de la Fondation du cœur Beauce-Etchemin tenu au Club de golf de Beauceville et un cocktail dînatoire au profit du Regroupement des fondations pour la protection de la jeunesse.
Trois autres établissements ont financé des fondations avec des soupers gastronomiques, un « 6 à huîtres » et un salon des vins. En Estrie, où la valeur des dons s’élève à un peu plus de 3000 $, on répond que les « 16 fondations de l’établissement réinvestissent entre 10 et 20 millions chaque année » dans les installations. « Cette pratique s’inscrit dans un cadre de gouvernance clairement établi », ajoute-t-on.
À Santé Québec, qui autorise ces dépenses, on réitère que « les fondations demeurent des partenaires importants des établissements de santé et contribuent au financement de projets, d’équipements et d’initiatives au bénéfice de la population ».
Sur invitation seulement
La professeure adjointe à l’École de santé publique de l’Université de Montréal Élizabeth Côté-Boileau explique que la présence d’un p.-d.g. peut avoir un « effet boule de neige » sur la générosité des donateurs et que, de façon générale, les dollars investis dans des fondations donnent un assez bon rendement pour les hôpitaux. Mais elle nuance un peu. « C’est toujours une question d’équilibre et de contexte. C’est sûr que ce sont des pratiques qui sont politiquement sensibles dans un contexte de contraintes budgétaires. »
À l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques, la vice-présidente Alexandra Langelier estime aussi que ça fait partie du rôle des p.-d.g. de faire de la représentation dans le cadre d’événements caritatifs. Mais si leur présence permet de lever des fonds supplémentaires, pourquoi doivent-ils payer pour y assister ? « C’est une bonne question, répond Mme Langelier. Parfois, ils peuvent être invités aussi. »
C’est justement la position qu’a adoptée la nouvelle p.-d.g. de la Montérégie-Est, qui a mis un terme aux pratiques de son prédécesseur, participant uniquement aux événements auxquelles elle est invitée. « Elle ne dépense plus d’argent là-dessus, affirme le directeur des communications, Pierre-Yves Séguin. Mais ça a une valeur pour les fondations, d’avoir le p.-d.g. d’une organisation dans un événement. »
« Discipline de vie intérieure »
D’autres dépenses de p.-d.g. soulèvent des questions. À la Baie-James, par exemple, l’ancien p.-d.g. a dépensé 3260 $ pour s’inscrire à une formation fortement teintée de développement personnel.
La formation s’adresse en particulier à des gestionnaires, mais la description diffère de celles généralement attendues. « Nous croyons que dès que l’on occupe un poste de leadership, nous avons un devoir de tranquillité intérieure pour accompagner adéquatement nos équipes dans l’aventure du travail », lit-on dans le programme. L’un des objectifs d’apprentissage est de « développer une discipline de vie intérieure quotidienne avec la pratique de la méditation, de la contemplation et de la gratitude ».
Questionnée à ce sujet, la porte-parole de Santé Québec Baie-James Julie Pelletier reconnaît que la formulation proposée peut effectivement « laisser supposer » que le programme comporte une forte dose de développement personnel, mais affirme qu’il « permet aux participants de renforcer leur capacité à exercer un leadership authentique, mobilisateur et aligné sur les valeurs organisationnelles ».
Le conseil d’administration avait autorisé la dépense, considérant qu’il s’agissait d’une « dépense utile et nécessaire », ajoute-t-elle.
Du côté de Santé Québec, on répond que « chaque établissement est responsable d’approuver les demandes selon ses propres critères », mais on précise que la politique qui encadre le développement des compétences est actuellement en révision.
Dépassement des allocations
L’analyse des notes de frais des p.-d.g. des établissements régionaux et des vice-présidents de Santé Québec permet également de voir plusieurs dépassements des allocations prévues par le Conseil du trésor pour les frais de déplacement.
On voit ici et là des dépassements des sommes prévues pour les repas, allant de quelques dollars à quelques dizaines de dollars. « De façon exceptionnelle », Santé Québec autorise une somme maximale de 60 $ par personne. Malgré tout, on peut voir des repas où le prix dépasse ce seuil.
La somme la plus élevée observée est un repas de Noël à 1780 $. On explique qu’il s’agissait d’un événement de reconnaissance réunissant 19 membres du conseil d’administration qui s’acquittent de leurs fonctions bénévolement.
Les hauts dirigeants dépassent également les sommes fixées par le Conseil du trésor pour se loger à l’hôtel. Cette somme varie entre 106 $ et 177 $ avant taxes en fonction de la période de l’année et de la région. Santé Québec incite ses hauts dirigeants à séjourner dans des hôtels faisant partie de la liste du Centre d’acquisitions gouvernementales, où ils bénéficient d’un tarif préférentiel, mais accepte néanmoins de rembourser « les frais d’hébergement réels et raisonnables » pour une chambre standard.
« Même si je trouve que le barème devrait être révisé en fonction de la réalité du marché, il y a quand même une limite qui devrait être claire et nette, ne serait-ce que pour éviter qu’on se mette à tolérer tout et n’importe quoi », soutient Nicolas Gagnon.
« La saine gestion des fonds publics demeure notre priorité », répond la directrice des communications de Santé Québec, Marianne Paquette. Elle assure que « tous les déplacements et dépenses sont effectués conformément aux règles de gouvernance et aux politiques applicables en matière de gestion des fonds publics » et que « des mécanismes de vérification et de suivi sont en place afin de s’assurer du respect des politiques applicables ».
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