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Monday, October 26, 2026

Pêcher l’anguille au Québec, «un privilège» qui existe encore

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Au volant de son vieux tracteur aux pneus mous, Pierre Lizotte emprunte un chemin qui traverse le boisé derrière sa ferme. Il traîne une remorque vide. Ses deux complices, son cousin Yvan Lizotte et son gendre Mathieu Simard, se tiennent derrière le véhicule motorisé, bien agrippés à une barre de bois. Tous trois connaissent si bien le bal qu’ils pourraient y danser les yeux fermés.

Ça cahote dur. « C’est comme les rues de Montréal, avec les nids-de-poule ! » s’exclame Yvan Lizotte en riant sous la bruine d’octobre. Les trois pêcheurs atteignent une baie cerclée de rosiers. C’est marée basse. Dans l’anse vide, il y a de hauts filets disposés comme des entonnoirs à l’horizontale. Ces engins de pêche fixes, qu’on appelle des « fascines », ciblent un poisson mythique : l’anguille.

L’anguille d’Amérique, ce poisson gluant au corps musclé qui rappelle celui du serpent, fait encore l’objet d’une petite pêche commerciale au Québec, même si son abondance a terriblement piqué du nez depuis 50 ans. Une dizaine d’exploitants, en majorité au Kamouraska, continuent de pratiquer cette activité traditionnelle qui a jadis fait battre le cœur de nombreux villages laurentiens.

Pierre Lizotte, 55 ans, est l’un d’eux. Il s’adonne à cette pêche sur une pointe qui s’avance dans le fleuve à Rivière-Ouelle, où sa famille capture l’anguille (et autrefois le béluga) depuis des générations. Son grand-père a déjà pris 4400 anguilles en une seule nuit. « Aujourd’hui, si on en pogne 300, c’est une grosse marée », explique le pêcheur hyperactif, qui est aussi éleveur laitier.

Le tracteur descend sur l’estran et Mathieu Simard saute dans le coffre en bois qui recueille les poissons, au fond de la fascine. « Il y en a trois ! » annonce celui qui est nouvellement père. M. Simard attrape les anguilles avec un filet dont la forme rappelle celle d’une pelle, puis les balance dans la remorque. Les anguilles, coriaces comme des chars d’assaut, peuvent survivre hors de l’eau pendant des heures.

Pêcher l’anguille exige un dévouement hors du commun. En saison, de la fin septembre à la mi-novembre, les pêcheurs doivent aller relever les prises à toutes les marées basses, c’est-à-dire toutes les 12 heures 25 minutes. Chaque jour et chaque nuit, donc, les trois acolytes de Rivière-Ouelle enfilent leurs bottes-salopettes et vont patauger dans la vase. À minuit, en novembre, il peut faire très froid !

« C’est vrai que c’est un métier difficile », reconnaît Pierre Lizotte, au pied de ses fascines. Mais la « passion » est forte. « Les eaux du fleuve coulent dans mes veines », explique-t-il, un sourire dans la voix. Le pêcheur aime travailler à l’extérieur, « dans le plus beau décor qu’on ne peut pas avoir ». « Pour nous autres, chaque fois qu’on ouvre un coffre, une surprise peut arriver. On attend toujours la grosse marée », celle qui apporterait une tonne d’anguilles.

Celui qui trime à ses côtés, Mathieu Simard, lui, est dentiste. Durant la saison de l’anguille, le jeune homme aménage son horaire de travail pour prêter main-forte à chaque marée basse. C’est une passion qu’il s’est découverte il n’y a pas plus de quatre ans. « L’aspect patrimonial, préserver ces connaissances-là, je trouve ça incroyable. Il n’y a aucun livre qui explique comment monter des pêches à anguille. Ce savoir-là, c’est Pierre qui l’a. C’est de la mémoire vivante. »

Un niveau de pêche « sain »

L’anguille d’Amérique est une migratrice mystérieuse et infatigable. Elle naît dans la mer des Sargasses, en plein océan Atlantique. Les larves, portées par les courants, atteignent les côtes américaines. Puis les juvéniles grimpent dans les rivières et les lacs. Après 14 ans en eau douce, en moyenne, le poisson redescend en mer, ne mangeant plus, et file sur plus de 1000 kilomètres jusqu’à son berceau, la mer des Sargasses, où il se reproduit, puis meure.

Ainsi, les anguilles qui se prennent dans les filets du Kamouraska à l’automne sont en route vers le large. Ces poissons sombres, qui peuvent atteindre une taille d’un mètre, préfèrent naviguer la nuit. Des expériences d’ensemencement ont démontré que la majorité d’entre elles (car ce sont surtout des femelles) proviennent des Grands Lacs.

À partir des années 1980, l’abondance d’anguilles s’est mise à décliner au Québec, explique Louis Landry-Massicotte, qui travaille sur ce dossier au ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs. Bien des pêcheurs ont alors cessé la pêche à l’anguille, devenue trop infructueuse. Et vers 2010, le ministère a racheté des permis de pêche pour atténuer encore davantage la pression sur la population.

De nos jours, les principaux facteurs qui nuisent à l’espèce sont la fragmentation de l’habitat — il y a 3200 barrages dans l’aire de répartition de l’anguille au Québec, et très peu de passes migratoires — ainsi que la mortalité causée par le turbinage hydroélectrique. Selon une étude de 2003, les turbines des complexes de Beauharnois–Les Cèdres, au Québec, et de Moses-Saunders, en Ontario, tuent cumulativement 40 % des anguilles qui dévalent le Saint-Laurent.

En conséquence, la pêche commerciale ne représente qu’une mince fraction de la mortalité des anguilles descendant le Saint-Laurent. « Depuis 2010, la pression exercée par la pêche est relativement stable et relativement faible », souligne M. Landry-Massicotte. Le « taux d’exploitation » des anguilles en dévalaison par la pêche est d’environ 5 %. Il a jadis atteint 20 %, ce qui n’était pas soutenable. En 2024, les pêcheurs du Québec ont pris 9280 anguilles dites « argentées », c’est-à-dire en dévalaison.

« On considère que le niveau de pêche actuel est sain, qu’il ne met pas en péril le rétablissement de l’anguille », ajoute le biologiste. Ainsi, pas question de limiter davantage la pêche ni de l’ouvrir. « Ce qui est vraiment important, c’est de maintenir les efforts d’acquisition de connaissances. Et à ce chapitre, les pêcheurs fournissent des données d’une valeur inestimable. Ce sont nos yeux sur le terrain. »

Un revenu d’appoint

À Rivière-Ouelle, après environ 90 minutes de pêche, le tracteur tire une belle cargaison d’anguilles vivantes et visqueuses. De retour au garage, les pêcheurs lancent les poissons dans un vivier, puis les rincent. Ils en ont pris 38 cet après-midi. Une bonne anguille pèse au moins 5 livres. Un grossiste achètera la plupart de ces prises. Elles finiront fumées ou vendues à des restaurateurs.

Pour Pierre Lizotte, la pêche à l’anguille, ce n’est qu’un revenu d’appoint. « Et il ne faut pas compter les heures », ajoute Yvan Lizotte, qui est retraité. Le véritable salaire de ces hommes, c’est leur passion qui trouve satisfaction. À la mi-novembre, ils devront désinstaller les fascines avant l’arrivée des gels. Leurs mains gerceront. Mais qu’importe — comme le disait Mathieu Simard sur l’estran, « c’est vraiment un privilège de participer à cette pêche ».

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