À Québec, la misère humaine est piétinée et rongée par les rats
Une dizaine de personnes sans-abri endormies tant bien que mal sur le parvis froid de l’église Saint-Roch : cette scène, devenue banale en basse-ville de Québec, a pris une allure particulièrement indécente lundi après la diffusion d’une vidéo montrant une multitude de rats grouillant au milieu des malheureux. Une image à mille lieues de la beauté touristique de la capitale, mais une image aussi devenue de plus en plus visible depuis la pandémie.
La scène, captée le 8 octobre par la citoyenne Stéphanie Langlois, montre une personne endormie au pied des immenses portes de l’église, ses possessions éparpillées autour d’elle. Tout autour, plusieurs rats montent sur elle, surgissent de ses sacs et fouillent dans ses vêtements.
« Je trouvais ça abominable », déplore-t-elle. « Les gens qui fréquentent le parvis m’ont même dit, par après, que je n’avais rien vu : ç’a l’air que des fois, il y a à peu près 50 rats qui attendent juste devant les frigidaires [de nourriture partagée situés en bordure de l’église], qu’on ne peut pas les compter tellement il y en a. »
La vidéo, d’abord présentée à Radio-Canada et obtenue ensuite par Le Devoir, montre la face sombre d’une ville et d’un quartier frappés de plein fouet par la montée de l’itinérance. Le contraste entre ces itinérants emmitouflés dans leur sac de couchage au milieu de la vermine et les milliers de touristes venus admirer la beauté de la haute-ville ne pourrait s’avérer plus saisissant.
La Ville appelle Québec à l’aide
À peine 11 minutes de marche séparent l’opulence du château Frontenac et la misère qui gangrène Saint-Roch. Entre les deux se trouve une mairie qui se dit en manque de moyens pour soulager l’indigence d’une masse de plus en plus nombreuse de citoyens et citoyennes.
« C’est un œil au beurre noir » sur le visage de la Ville, admet le maire Bruno Marchand. Et sans l’aide du gouvernement provincial, il sera impossible de le soigner. « Dormir dehors, dans ces conditions-là qui sont totalement inhumaines et incompréhensibles en 2026, ça ne devrait pas avoir lieu », a-t-il indiqué mardi. Le prochain gouvernement du Québec devra donner un coup de barre pour et s’atteler à la tâche « toutes voiles dehors » pour « renverser cette tendance ».
Les services municipaux ont reçu une « dizaine de signalements dans Saint-Roch depuis les 10 dernières semaines », a indiqué le maire. Chaque fois, a-t-il souligné, la Ville a procédé à des opérations de dératisation ponctuelles.
Les rats de plus en plus présents
La présence de vermine aux abords de l’église ne date toutefois pas d’hier, explique Marie-Hélène Michaud, responsable du Marginal, une popote roulante qui distribue, deux soirs par semaine, près de 400 repas aux gens vulnérables du parvis.
« Il y a quelques années, ça arrivait à l’occasion qu’il y avait un rat qui passait, qui sortait d’un trou, mais il n’y en avait pas beaucoup. Cet été, je remarque qu’il y en a vraiment plusieurs : les rats circulent maintenant dans la file d’attente, ils n’ont même plus peur de nous. »
Aussi récemment que la semaine dernière, elle a dû prodiguer les premiers soins à une personne mordue à la main par un rongeur au moment de prendre sa nourriture. « Il faut maintenant faire de la prévention et dire aux gens de ne rien laisser traîner […] parce que les rats urinent sur leur sleeping, sur leur sac à dos, sur leurs médicaments, sur tous leurs effets personnels. »
Les services alimentaires du Marginal n’attirent pas que des personnes sans-abri, mentionne Mme Michaud. « Je dessers aussi des personnes âgées qui ont des faibles revenus et des gens qui ont besoin de briser leur isolement social. Il y a souvent des parents qui viennent avec leur enfant passer prendre un repas. »
À Québec, où l’itinérance gagne du terrain, il aura fallu que « des rats mordent et montent sur des personnes pour qu’on s’insurge », déplore Josiane Mondou, intervenante sociale et responsable de la supervision clinique à Droit de Cité, un organisme œuvrant auprès des personnes marginalisées.
« Ce qui est déplorable, c’est que ces personnes n’ont pas d’espace pour exister », souligne-t-elle. « Il y a des tensions dans le quartier, autant entre les personnes qui vivent en situation d’itinérance qu’avec les citoyens logés. Le tissu social s’effrite, la cohésion sociale aussi. »
Pourtant, conclut Marie-Hélène Michaud du Marginal, l’itinérance demeure un « problème de la collectivité ». « Tout le monde doit s’entraider. Il faut que les gouvernements aident les intervenants à effectuer un travail efficace et qu’ils ouvrent des logements abordables. Il y a des gens qui vont faire une thérapie de six mois mais ils vont où après ? Ils retournent à la rue parce qu’il n’y en a pas, de logement. Tout le monde a les mains liées : il n’y en a pas d’endroit. »
Aussitôt assermentés, les deux porte-paroles solidaires ont demandé « au nouveau premier ministre de débloquer immédiatement les fonds nécessaires pour faire face à la crise de l’itinérance, sans attendre ». « Ni les personnes à la rue, ni les municipalités, ni les organismes ne peuvent attendre la prochaine mise à jour budgétaire », a indiqué Ruba Ghazal dans un communiqué. « C’est une question de dignité humaine, de santé et de sécurité publique. »
Le député libéral Jean-Yves Duclos, dont le bureau de circonscription se situe à quelques pas du parvis de l’église Saint-Roch, a décliné la demande d’entrevue du Devoir.
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