Crise de l’itinérance | De nombreux sans-abri se préparent à passer l’hiver dehors

À l’approche de l’hiver, les campements de sans-abri se multiplient et grossissent – pas seulement rue Notre-Dame, mais aussi un peu partout à Montréal. Trois organismes tirent la sonnette d’alarme et espèrent que les promesses électorales pour aider les gens à sortir de la rue se transformeront rapidement en actions concrètes.
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« Il n’y a aucun hiver qui ne me fait pas peur. Ils me font tous peur », laisse tomber Hicham Alusta.
Il nous montre une de ses mains, un doigt qu’il a bien failli perdre l’hiver dernier à cause des engelures.
L’homme de 55 ans s’est installé depuis le début de l’été au square Viger, dans l’arrondissement de Ville-Marie. Malgré tout, il compte passer l’hiver là, dans sa tente.
Au passage de La Presse, une quinzaine de tentes étaient éparpillées tout autour du parc. Le campement « s’agrandit un peu », observe l’homme. « On commence à avoir une petite communauté. »
PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE
Le campement du square Viger, dans Ville-Marie
« D’habitude, à ce temps-ci de l’année, les gens ont peur de l’hiver qui s’en vient. Mais on entend de plus en plus de personnes dire qu’elles se préparent à vivre l’hiver à l’extérieur », confirme Émilie Fortier, vice-présidente des services à la Mission Old Brewery.
C’est inquiétant pour une ville comme Montréal qu’on n’ait pas réussi à leur trouver un logement, donc qu’ils se soient dit qu’ils allaient survivre dehors, encore une fois, cet hiver.
Déjà, mercredi, La Presse rapportait que le campement Notre-Dame – le plus gros actuellement à Montréal – est plus peuplé que jamais : on y dénombre maintenant près de 200 tentes. C’est 100 de plus qu’au printemps ; 50 de plus qu’au pic de l’été dernier1.
Mais Notre-Dame n’est que la pointe de l’iceberg. Bien que le phénomène soit difficilement quantifiable, l’itinérance visible prend de l’ampleur un peu partout à Montréal et au Québec, alerte Nicolas Quirion, directeur de l’organisme Plein Milieu. Et la pression sur les organismes communautaires ne fait qu’augmenter, elle aussi.
« Présentement, il y a des promesses [électorales] qui sont faites, mais une fois que le gouvernement va être élu, je veux voir des actions, au niveau de tous les ministères », déclare-t-il.
Des campements qui prennent de l’ampleur
Dans le Mile End, le campement qui longe la voie ferrée près du viaduc Van Horne a lui aussi grossi au cours des derniers mois.
PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE
Le campement qui longe la voie ferrée près du viaduc Van Horne a lui aussi pris de l’ampleur au cours des derniers mois.
Dans un jugement rendu par la Cour supérieure en juin dernier qui a interdit son démantèlement, il était indiqué que « 10 personnes » y résidaient alors. Lors de notre passage mercredi, nous avons dénombré au moins 24 tentes ou habitations de fortune.
« Au début de l’été, j’étais pas mal toute seule […], et là je suis rendue avec une panoplie de voisins ! », lance Daphné Caisse.
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Daphné Caisse
La jeune femme de 31 ans souligne qu’il y a bien souvent plusieurs personnes à l’intérieur d’une même tente.
Les logements ne sont pas abordables, on n’a pas envie d’être à six pour payer un 3 ½ et d’être coincés comme des souris dans une trappe.
Alex, alias « Ricky Tuesday », vit dans le campement depuis quelques mois, après que son appartement a pris feu quand la batterie du scooter de son colocataire a « explosé ». Un appartement qui lui avait pris beaucoup d’organisation à trouver après une précédente période de trois ans d’itinérance.
« Je pense que parce qu’il y a une ordonnance de la cour qui dit que le campement est sauf, davantage de gens ont commencé à venir ici. »
L’artiste de 46 ans préfère la vie dans un campement plutôt que « l’institutionnalisation » des refuges. Il espère un jour obtenir une place dans un HLM.
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Alex, alias « Ricky Tuesday », a demandé à être coiffé d’une couronne géante pour la photo.
Une multiplication de « petits » campements dans le Sud-Ouest
Chez Le TRAC, un organisme qui couvre le Sud-Ouest, on observe une multiplication du nombre de « petits » campements sur le territoire, dans des espaces isolés.
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Dans le campement Saint-Rémi, situé dans le quartier Saint-Henri, des campeurs se sont installés sur une friche située entre l’autoroute Ville-Marie et le chemin de fer du Canadien National.
« Il faut non seulement régler la crise, mais également travailler en amont [pour éviter que des personnes perdent leur logement] », affirme Matthieu Davoine-Tousignant, coordonnateur au TRAC.
Dans le campement Saint-Rémi, nous avons dénombré 14 tentes, véhicules de camping ou conteneurs transformés. « Dans les cinq prochaines années, ça va être plein ici », estime Paul Moscato, qui y vit depuis trois ans.
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Paul Moscato vit depuis trois ans dans le campement Saint-Rémi. Il a constaté une légère augmentation du nombre de campeurs dans les trois derniers mois.
Huit tentes s’entassent également sur une mince friche qui longe le tunnel Atwater. Tommy, qui y vit depuis trois ans, ne sait pas s’il y a davantage de campeurs, « mais on est trop, avec pas assez de ressources ».
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Tommy, lui, vit avec son amie de cœur, Vanessa McDonald, dans un campement situé sur une mince friche qui longe le tunnel Atwater.
L’espoir de retrouver un jour un logement est sur les lèvres de toutes les personnes que nous avons rencontrées.
Mais bien souvent, « les gens restent un peu pris dans des solutions temporaires, comme des haltes ou des campements, parce qu’ils ne savent pas par où commencer pour demander un logement », explique Émilie Fortier.
D’ailleurs, l’équipe mobile de la Mission Old Brewery, qui va depuis trois ans à la rencontre des personnes qui vivent dans la rue, se concentrait auparavant davantage sur les besoins « urgents », comme la nourriture, les vêtements, un accès à des douches, etc. Mais de plus en plus souvent, elle se retrouve maintenant à prendre en charge les personnes à long terme, pour les aider à se trouver un logement ou à faire leur déclaration de revenus, explique Émilie Fortier.
« C’est vraiment déplorable où on s’en va »
Stéphane Gagnon, lui, vit dans la rue depuis quatre ans. Le quinquagénaire fréquente régulièrement le campement d’une dizaine de tentes situé près de l’avenue Park Stanley, dans Ahuntsic-Cartierville.
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Stéphane Gagnon
« Tu veux avoir un trois et demie, c’est 1200 $. Un quatre et demie, c’est 1400 $. Moi, je reçois 621 $ par mois. Je fais quoi avec ça ? », lance-t-il. « Dans le temps, pour 100 $, tu avais trois sacs d’épicerie. Aujourd’hui, tu en as juste un, et il ne vaut même pas ça. »
La Presse a contacté la Ville de Montréal pour tenter d’obtenir une estimation du nombre de campements, mais celle-ci nous a indiqué qu’il était « difficile de donner un chiffre précis », puisque la situation est « en constante évolution ».
Depuis peu, les campements ne sont plus systématiquement démantelés à Montréal, une promesse qu’avait faite la mairesse Soraya Martinez Ferrada. Les arrondissements sont aussi chargés de désigner et de gérer des « zones de tolérance » sur leur territoire, où les campeurs sont redirigés si leurs installations ne respectent pas certaines règles de sécurité.
Cependant, la Ville de Montréal ne divulgue pas ces « zones de tolérance » ni les lieux des campements, « pour des raisons de sécurité, et afin de préserver la dignité et la sécurité des personnes concernées », nous a-t-on précisé.
« On a vu la police moins souvent », confirme Stéphane Gagnon. Mais la misère, elle, est toujours aussi palpable. « C’est vraiment déplorable où on s’en va », dit-il.
Un autre campement s’est récemment implanté à quelques kilomètres de là, sur un petit terrain vague situé près du centre culturel et communautaire de Cartierville.
Une dizaine de tentes sont érigées sur de l’herbe sèche, fraîchement tondue par ses occupants. Avec son chien Whisky, Maria travaille à rebâtir sa vie après avoir perdu son logement et combattu une leucémie.
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Maria et son chien, Whisky
Son médecin venait tout juste de quitter le campement à notre arrivée. « Il m’a dit que mon cancer était en rémission », se réjouit-elle, un foulard recouvrant sa tête.
« Tout le monde nous aide. Ils nous apportent de la nourriture, des couvertures », dit-elle.
À l’inverse, d’autres campeurs rencontrés dans Ville-Marie se sentent complètement abandonnés par le système. Rue Saint-Antoine, à un jet de pierre du tunnel Ville-Marie, Catherine Botescu dit qu’elle est dans la rue depuis plus de 10 ans. Auparavant, elle avait un logement à elle, où elle vivait avec ses deux chats.
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Catherine Botescu
« Il n’y a pas d’aide, il n’y a rien. Il y en a pour les hommes, mais pas pour les femmes », déplore-t-elle.
Juste derrière elle, sur une étroite bande de béton qui jouxte une sortie du tunnel Ville-Marie, des gens sont installés dans des abris de fortune. La circulation est ininterrompue. C’est bruyant, mais c’est une place comme une autre, dit une femme.
1. Lisez le dossier « Campement Notre-Dame : le nombre de tentes explose »
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