Ottawa paie des millions pour une formation sur l’IA générée par IA qui bafoue le français
Des millions du fédéral ont servi à financer une formation sur l’intelligence artificielle (IA) adressée aux étudiants qui a été au moins partiellement rédigée par IA, dont la version française était initialement incomplète et qui passe sous silence des travaux québécois similaires.
Choisi par Mark Carney pour devenir le tout premier ministre canadien de l’IA, Evan Solomon a raconté avoir personnellement choisi un entrepreneur de l’Alberta pour participer à un groupe consultatif sur l’IA, l’an dernier. « Personne ne fait mieux ça que Cam [Linke] », s’est-il remémoré dans une conférence de presse en septembre.
Son organisation, l’Alberta Machine Intelligence Institute (AMII), a reçu 13 millions de dollars du fédéral pour créer trois formations en ligne visant à démystifier l’usage de l’IA. Un premier volet destiné aux étudiants a été mis en ligne le 21 septembre.
Intitulée « L’IA pour tous : l’essentiel pour les étudiants », cette formation de niveau postsecondaire a été qualifiée de « pratique », « cool » et « amusante à faire » par le ministre Solomon, même si elle propose à un certain moment l’apprentissage d’un glossaire faisant 13 pages.
« Tout le monde au Québec a été surpris de l’annonce de cette formation-là », rapporte au bout du fil Normand Roy, professeur à l’Université de Montréal et spécialiste de la pédagogie des nouvelles technologies.
À ses yeux, cette formation théorique et généraliste n’est pas mauvaise, mais « ressemble beaucoup à ce qui s’est déjà fait ailleurs ». Problème : on n’y mentionne aucune initiative de littératie numérique québécoise existante. Pas un mot n’est par ailleurs consacré au guide pédagogique ou encore au cadre de compétence numérique publiés par le gouvernement du Québec en 2026.
Générée par IA
De surcroît, des paragraphes entiers de la formation payée par les deniers publics auraient été pondus à « 100 % » par IA, selon le verdict du logiciel Pangram, auquel Le Devoir a soumis plusieurs extraits tirés au hasard des versions française et anglaise. Selon M. Roy, l’absence de précisions sur la façon dont l’IA a été utilisée pour créer une formation sur l’IA « manque de transparence » et risque sérieusement de provoquer « un manque de confiance ».
La « confiance » est pourtant l’un des objectifs centraux de la stratégie nationale fédérale en matière d’IA, publiée en juin. Sollicités par Le Devoir, ni l’AMII ni le ministère Innovation, Sciences et Développement économique n’ont précisé le rôle de l’IA dans la création de cet outil, malgré plusieurs relances sur une période d’une semaine.
La doctorante à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) Mélina Poulin ajoute que la formation fédérale laisse transparaître un biais « très pro-adoption » de la technologie. « Un institut de recherche en IA qui fait explicitement la promotion de l’adoption étendue de l’IA dans l’ensemble de la société, ça ne correspond pas véritablement à une position neutre ou impartiale », estime celle qui est aussi membre de la Chaire de recherche du Québec sur l’intelligence artificielle et le numérique francophones.
Les chercheurs québécois en matière de pédagogie de l’IA privilégient une « posture critique réflexive », selon les mots du professeur Normand Roy.
L’éducation est une compétence exclusive des provinces et le fédéral ne gère aucune école. Qu’à cela ne tienne, le gouvernement Carney s’est lui-même attribué en 2026 la mission de faire apprendre les rudiments de l’IA aux étudiants ainsi qu’aux éducateurs, même du niveau maternelle.
Des vidéos doublées
La traduction française de la formation fédérale pour étudiants « L’IA pour tous » ne se démarque pas par son excellence, conviennent les experts consultés par Le Devoir. Pour preuve, même l’adaptation de son titre a été bâclée. Dès la première étape du processus, on invite les étudiants à cliquer sur un bouton pour « Commencer le cours Essential for Students ».
La version française était initialement ponctuée de vidéos mettant exclusivement en vedette des anglophones, sans sous-titres ni traduction autre que dans un lien menant vers une transcription. Tous les liens externes de la formation menaient vers des références en anglais, et certains sigles et acronymes déconseillés en français étaient mis en avant.
« Très rapidement, on voit que la version française est essentiellement une version automatisée de ce qui est produit en anglais », décrypte Mélina Poulin, qui fait part de son « malaise » à voir certains termes utilisés. On présente par exemple l’intelligence artificielle générative comme « GenAI », alors que l’acronyme généralement utilisé dans les ressources en français est plutôt « IAG ».
Après que Le Devoir eut posé des questions, de nouvelles vidéos, comprenant un doublage en français, sont apparues dans la formation en ligne. Innovation, Sciences et Développement économique a confirmé au Devoir que l’AMII est contractuellement obligé d’offrir une formation d’égale qualité dans les deux langues officielles.
Dans une déclaration transmise au Devoir, l’AMII a admis n’avoir rendu accessibles que des vidéos unilingues anglaises pour cinq semaines, le temps de produire et de mettre en ligne le doublage professionnel commandé à un fournisseur externe. On assure que les questions du Devoir à ce sujet n’ont joué aucun rôle dans cette mise à jour planifiée.
La commissaire aux langues officielles du Canada a justement prévenu jeudi que le recours à l’IA posait aussi le risque d’un recul des services offerts en français.
De nombreux groupes québécois réfléchissent à l’éducation à l’IA, que ce soit le Consortium de recherche, de formation et de mobilisation des connaissances en intelligence artificielle, le Groupe de recherche interétablissement sur l’intégration pédagogique des technologies de l’information et de la communication ou encore le Laboratoire vivant d’innovation sur l’apprentissage au postsecondaire, pour ne mentionner que ceux-là.
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