Le Large, nouveau paquebot culturel, amarre sur l'île Seguin aux portes de Paris

Plus de 30 ans après la fermeture des usines Renault, l'île Seguin entame un nouveau chapitre de son histoire. Un nouveau centre d'art contemporain vient d'y jeter l'ancre. Son nom : le Large. Dans un bâtiment spectaculaire de 5 000 m² imaginé comme un vaste lieu de création et de partage, l'exposition inaugurale Moteur imaginaire explore la mémoire ouvrière et industrielle du site. Réunissant 122 œuvres de 55 artistes venus d'une vingtaine de pays, elle fait dialoguer près d'un siècle de création, entre voitures devenues sculptures, souvenirs d'immigration et archives ouvrières.
Le Large porte bien son nom. Pensé comme une invitation à élargir les horizons, ce nouveau centre d'art contemporain a ouvert ses portes sur l'île Seguin, à l'ouest de Paris, là même où s'élevait autrefois la plus grande usine automobile française. Revêtu d'une peau d'écailles d'aluminium, le bâtiment séduit autant par son architecture que par ses volumes monumentaux. Sa principale salle d'exposition, située au quatrième étage, déploie à elle seule 1 000 m² sous 14 mètres de hauteur de plafond.
Pour Paula Aisemberg, directrice générale du lieu, cette implantation sur l'île Seguin ne doit rien au hasard. Le projet s'inscrit dans l'histoire singulière de ce site industriel longtemps comparé à « un paquebot sur la Seine ».
Dans les années 1960 déjà, Renault lançait son programme « Recherche, Art et Industrie ». Des artistes comme Jean Dubuffet, Victor Vasarely ou Julio Le Parc étaient invités à investir l'usine et à expérimenter librement, à partir de matériaux industriels. Capots, moteurs ou pièces mécaniques devenaient alors des matières premières pour la création. Le sculpteur Arman racontait lui-même se sentir « comme un enfant dans un magasin de jouets » lorsqu'il arrivait sur l'île Seguin.
Quand la mécanique devient poésie
Cette filiation est au cœur de Moteur imaginaire, l'exposition inaugurale du Large. Sous le commissariat de l'Italienne Cecilia Alemani, la mécanique y devient prétexte à la poésie, au rêve et au détournement.
Parmi les œuvres présentées, figure celle du Colombien Daniel Otero Torres, qui imagine un bras mécanique géant en train de se reposer sur un banc Renault. Une manière de s'interroger sur ce qui arrive aux machines lorsqu'elles cessent de produire.
L'exploration du rapport entre l'humain et la machine se retrouve également dans la création de Paa Joe et de son fils Jacob. Ces artistes ghanéens, célèbres pour leurs cercueils fantaisistes, ont réalisé une sculpture en bois reprenant la forme d'un taxi Renault de 1899. Une œuvre qui rappelle combien les machines occupent aujourd'hui une place centrale dans nos vies.
Donner la parole aux ouvriers
Mais Moteur imaginaire ne raconte pas seulement l'histoire des objets et des innovations techniques. L'exposition s'intéresse aussi aux femmes et aux hommes qui ont fait vivre l'usine, en particulier aux travailleurs immigrés.
Avec sa Renault 12 Cathédrale, chargée d'une montagne de bagages, l'auteur et metteur en scène Mohamed El Khatib évoque les grands départs vers le Maroc. La voiture devient alors bien plus qu'un simple moyen de transport : elle incarne un lien avec la famille restée au pays, un symbole de dignité et d'émancipation pour des générations de travailleurs.
Les rêves derrière les chaînes de montage
La plasticienne franco-vietnamienne Thu-Van Tran s'intéresse quant à elle à un autre pan de cette mémoire ouvrière : celui des rêves et des imaginaires. L'artiste a recueilli, auprès d'anciens salariés, les livres qui les accompagnaient dans leur quotidien à l'usine. Poésie, grands classiques de la littérature, récits de luttes anticoloniales ou même magazines Playboy : autant de lectures qui permettaient, selon ses mots, d'avoir « l'esprit dans les étoiles » tout en gardant « les mains dans l'acier ».
À travers voitures transformées en sculptures, archives industrielles, récits de migration et souvenirs ouvriers, Moteur imaginaire transforme l'ancienne île-usine en territoire de récits. Une exposition inaugurale qui marque le premier voyage au Large et ouvre un nouveau chapitre de l'histoire de l'île Seguin.
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