L’école à 26 vitesses
Il y a quelques années, je suis allé cueillir Magdeleine Vallières Mill à son école, à Sherbrooke, et je l’ai ramenée chez moi. Ce soir-là, elle devait garder nos enfants à la maison. Je ne tenais pas encore une chronique de sports dans les pages du Devoir. Et elle, elle n’était pas encore championne du monde de vélo.
Magdeleine fréquentait alors le programme sport-études en cyclisme de l’école secondaire du Triolet. Le remuant blondinet qu’elle devait garder à l’œil dans notre chaumière y aboutirait un jour, dans le programme de football. Je ne sais pas pour elle, mais notre fils, doté d’un esprit rapide et d’une mémoire phénoménale, s’était beaucoup ennuyé dans le programme régulier de son école primaire. Si le football n’allait pas réussir l’exploit de lui faire aimer l’école, il lui rendrait du moins la vie scolaire plus supportable.
Or, le sport-études fait partie de ces « programmes particuliers sélectifs [qui exacerbent] la ségrégation et les inégalités sociales », comme on pouvait le lire dans La Presse en 2024. L’autrice de l’article intitulé « L’école à trois vitesses », Suzanne Colpron, expliquait qu’une plus grande mixité sociale dans les classes favoriserait l’espèce d’effet d’aspiration vers le haut, déjà observé par les chercheurs, dont semblent bénéficier les écoliers plus lents qui côtoient des élèves plus doués.
On y lisait aussi que l’abolition du financement public des écoles privées aurait pour conséquences « la disparition de la plupart des écoles privées […] et une pression énorme sur le secteur public pour accueillir les élèves qui ne pourraient plus payer les droits de scolarité du privé ». Là, j’avoue ne pas comprendre. Vous voulez les intégrer au système public, les bolles et les rejetons des familles aisées, ou vous ne voulez pas ? Si vraiment des écoles privées doivent fermer pour cause de fermeture du robinet de l’État, il n’y a qu’à les convertir en écoles publiques !
Pour quiconque aimerait voir l’État québécois s’attaquer à cet effrayant monstre à trois têtes que serait devenu notre système d’éducation, éliminer la contradiction fondamentale qu’est un financement public d’un réseau d’écoles privées, et parfois religieuses, s’impose, de fait, en tant que première mesure incontournable. Il faut viser la bête au cœur.
Autre manière évidente de favoriser l’égalité des chances — 15 % des élèves de l’école publique « ordinaire » accèdent à l’université, contre 51 % et 60 % de ceux des systèmes « enrichi » et privé, d’après une étude de l’Université de Montréal : « [demander] aux écoles publiques de ne plus faire de sélection ».
Deux possibilités, ici : 1) on abolit purement et simplement les programmes à vocations particulières ; 2) on les conserve, mais sans l’aspect élitiste, en généralisant l’admission sans égard au dossier scolaire ni à la capacité de payer. Autrement dit : l’accès à ces programmes qui, pendant plusieurs heures par semaine, troquent le pupitre de classe contre un kayak, un vélo de montagne, un piano ou une scène de théâtre, deviendrait aussi universel qu’une certaine assurance maladie.
Cette comparaison n’est pas fortuite. Tout comme l’effondrement réel ou appréhendé de notre système de santé peut, aujourd’hui, forcer un patient orphelin (c’est-à-dire privé des secours d’un médecin de famille) à débourser, s’il en a les moyens et refuse de passer plusieurs mois à se faire du mouron, un petit 300 dollars pour être vu par un praticien du privé, il se pourrait bien que l’effondrement réel ou appréhendé de notre école publique incite certains parents à puiser, eux aussi, dans leur portefeuille.
Et je ne parle pas des droits de scolarité prohibitifs demandés par ces institutions qui sont des fabriques d’hommes et de femmes politiques ou de grands commis du Québec inc. de demain, mais seulement des quelques centaines de dollars exigées par le genre de programme qui consiste à amener nos petits cocos sur une piste de ski ou en camping d’hiver, ou bien à la chasse aux insectes au bord d’un étang (profil scientifique) au lieu de les obliger à rester dans une classe à réviser une matière déjà vue, revue et assimilée.
Une idée comme ça : l’État, déshabillant Paul pour habiller Jacques, pourrait financer les programmes sélectifs du secteur public en proportion des subventions retirées au privé. Par contre, la discrimination fondée sur le talent et la performance semble inévitable. Tant que l’intelligence artificielle n’aura pas frappé d’inutilité la totalité de nos fonctions mentales, ce n’est hélas pas à des élèves incapables de maîtriser le français ou les mathématiques de base qu’on va confier la clef des champs.
L’égalité existe entre les humains, mais pas sur un vélo à 26 vitesses. La beauté du sport n’est pas dans l’égalité, mais dans le combat.
Sport de masse versus sport d’élite : le débat, je me souviens, existait déjà au Québec à l’époque des Jeux de Montréal. Au fait, l’un peut-il exister sans l’autre ? La Norvège, qui abrite une des populations les plus sportives de la planète, produit aussi pas mal de médailles au kilomètre carré. Se pourrait-il que, tout comme les classes les moins allumées, à l’école, profitent de la présence d’élèves plus performants, le sport de masse, à la remorque du sport d’élite, produise le même effet d’entraînement ?
Vous aurez compris que je suis à 110 % pour des programmes de sport-études à l’école publique. Quelque part entre l’État socialiste qui sélectionne la crème de ses athlètes au berceau et les prend en charge jusqu’au podium, et le système capitaliste où c’est en jouant de la carte de crédit qu’on accompagne nos jeunes de l’aréna de province jusqu’aux grandes ligues, nos écoles à vocation particulière offrent l’exemple d’un compromis typiquement social-démocrate.
Un seul bémol, peut-être : cette obsession de la victoire à tout prix qui semble infecter jusqu’aux équipes des circuits les plus mineurs, et qui fait qu’on voit trop souvent des instructeurs se prendre pour des émules de Scotty Bowman alors qu’ils ont d’abord été engagés pour faire œuvre de pédagogie. Au secondaire, tu devrais faire jouer tout ton monde, pas seulement tes préférés. Et si le banc a vraiment besoin d’être réchauffé, sers-toi de tes grosses fesses.
En vélo, bien sûr, c’est différent. Au mois d’octobre de l’année dernière, Magdeleine, la nouvelle championne de course sur route, est venue rouler avec les filles du programme de cyclisme du Triolet. Ça devait aspirer fort dans sa roue.
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