Céline Dion: de chanteuse kitsch à icône mondiale de la mode

Le retour sur scène de Céline Dion à Paris attire un public venu du monde entier. Rihanna, Michelle Obama ou encore Oprah Winfrey sont venues assister à ses concerts. Longtemps caricaturée pour son sentimentalisme, son extravagance et son goût de l’excès, la chanteuse est aujourd’hui courtisée par les plus grandes maisons de mode. Dans Céline Dion Vestale, paru aux éditions Le mot et le reste, son auteur, Valentin Grimaud analyse ce renversement et ce qu’il appelle le « renaissance camp » de l'artiste.
RFI: Pourquoi avoir choisi la figure de la vestale pour raconter Céline Dion ?
En m’interrogeant sur la place de Céline Dion et sur la fonction qu’elle remplit auprès de ses publics, j’ai vu en elle une jeune prêtresse. Elle a mis une partie de sa vie de côté — ou, du moins, l’a indexée à l’aventure de sa voix — pour entretenir le feu sacré et le transmettre à tous. Elle est aussi la protectrice des valeurs traditionnelles, celle de la sincérité et de l’amour de la famille. Comme elle a commencé sa carrière adolescente, la figure de la vestale renvoie également à l’innocence et à la chasteté. Dans le livre, elle finit même par devenir Vesta, déesse du feu : l’imaginaire romain se prolonge jusque dans sa résidence au Caesars Palace de Las Vegas, symbole de l’empire qu’elle a progressivement construit.
Céline Dion a été façonnée très jeune par son entourage et par René Angélil, son producteur devenu son mari et père de ses enfants. Comment a-t-elle conservé son identité ?
Cela vient d’abord de son éducation au sein d’une famille modeste de quatorze enfants, où elle a toujours vécu dans le partage. Mais surtout, contrairement à certaines stars qui, une fois célèbres, se retrouvent mal entourées, Céline Dion a toujours gardé le lien avec sa famille et avec René Angélil, ce qui constitue un socle très puissant. Aujourd’hui encore, ses frères et sœurs viennent la voir et l’un de ses frères est directeur artistique de sa tournée.
Comment expliquez-vous le décalage entre les critiques parfois très dures d’une partie des médias et du public, et la reconnaissance du milieu musical, alors que Céline Dion a travaillé avec les plus grands, notamment Prince, dont l’univers semblait pourtant très éloigné du sien?
Il y a souvent cet effet avec les divas. C’est également le cas de Mariah Carey : le grand public s’arrête à l’image un peu superficielle d’une diva qui n’aurait pas de second degré et qui serait vraiment ridicule. L’humour et la manière d’être de Céline Dion ont longtemps été pris au premier degré : on la croyait naïve, alors qu’elle riait et s’amusait.
Dans l’industrie musicale, en revanche, tout le monde sait exactement à quel point ces chanteuses sont investies dans leur art. Prince l’a reconnue. Il n’a eu aucun problème à assumer la sentimentalité. Bouleversé par sa voix qu’il aurait entendue à la radio en 1991, il lui a ensuite offert une chanson. En 2007, il aurait assisté trois fois à son show de Las Vegas. Aujourd’hui, presque toutes les chanteuses revendiquent l’influence que Céline Dion a eue sur leur manière de chanter.
Pourquoi cette reconnaissance a-t-elle été plus difficile en France ?
La France a longtemps entretenu une méfiance envers la musique populaire et l’esthétique américaine, souvent jugées trop excessives. Plutôt que de se dire : « C’est une esthétique différente qu’il faudrait essayer de comprendre », une partie des journalistes français a longtemps considéré que ce n’était tout simplement pas bon.
Elle a construit plusieurs carrières et adapté ses productions à des publics très différents : même ses chansons francophones au Québec et en France n’ont ni les mêmes paroles ni la même musicalité. Aux États-Unis, en revanche, elle est considérée comme une légende.
Vous écrivez que « maintenant que les barrières du goût sont tombées, les divas sont des trésors à chérir ». Pourquoi est-il aujourd’hui plus facile d’assumer son admiration pour Céline Dion ?
Pendant longtemps, les goûts du peuple et ceux des élites ne se rencontraient pas. C’est ce que montre Bourdieu : les goûts correspondaient aux classes sociales. Depuis les années 2010, ces frontières se sont effacées et l’éclectisme est devenu une nouvelle forme de distinction. Il est aujourd’hui valorisant de dire que l’on peut apprécier Sardou, Beethoven et de la musique électronique de niche. Il est donc plus facile d’assumer que l’on aime Céline Dion. Sa longévité a également imposé le respect. Après quarante-cinq ans de carrière, si elle est toujours présente et rassemble un public aussi nombreux, c’est bien qu’il doit y avoir quelque chose.
► DOSSIER : Céline Dion, le comeback de tous les possibles
Après la mort de René Angélil en 2016, Céline Dion traverse une période de deuil qui se lit jusque dans son apparence. Elle confie un temps sa carrière à un autre manager, puis décide de la reprendre seule en main. Vous consacrez un chapitre à ce que vous appelez son « renaissance camp ». Que signifie ce terme et comment s’opère cette transformation ?
Le « camp » repose sur la théâtralité, l’exagération et le second degré. Très présente dans les milieux de la mode et LGBT+, cette esthétique est notamment associée aux drag-queens et aux grandes actrices du vieux Hollywood, avec leurs poses et leurs grandes manières, un peu comme dans le clip Vogue de Madonna.
Le virage se fait en 2017, quand elle décide d’embaucher Law Roach, un styliste qui se définit comme “un architecte de l’image”. À l’époque, il s’occupe de Zendaya et d’Ariana Grande. En voyant les tenues de ces deux stars, Céline Dion se dit : « Mais pourquoi moi, je ne porterais pas ça ? En fait, là, maintenant, à l’âge que j’ai, il faut que je m’amuse. »
Law Roach est très étonné qu’une artiste jouissant d’une telle notoriété ne soit pas courtisée par le monde de la mode. Elle n’est pas invitée, on ne lui envoie pas de tenues et elle n’est pas présente à la Fashion Week. Il ne comprend pas qu’elle ne soit pas considérée comme un mannequin ou comme quelqu’un qui pourrait porter ces marques.
Céline Dion a énormément souffert de son image kitsch. On la trouvait de mauvais goût, avec ses tenues de bourgeoise fortunée. Dans le livre je la compare à une sorte de “Real Housewife”, avec ses petites robes Balmain, élégantes mais peu originales. Plus elle avançait en âge, plus son style bling-bling paraissait ridicule et assez mal perçu, notamment en France.
Pourtant, Céline Dion est quelqu’un de drôle et de fantasque. Elle prend des voix, se lance dans des personnages et chante sans arrêt. Je pense qu’elle voulait que cette personnalité se reflète enfin dans son image et c’est là où elle s’est dit : « Je vais utiliser la mode pour m’amuser. »
À lire aussiAu Cameroun, la passion Céline Dion traverse les générations
Comment cette envie de jouer avec son image se traduit-elle dans ses apparitions ?
En travaillant avec Law Roach, qui est gay, Céline Dion s’ouvre à ces sensibilités et assume son image de diva de manière théâtrale et volontairement outrancière. Le « camp » se nourrit aussi de références du passé. Dans le livre, j’emploie le terme d’« auto-remix ». Une drag-queen, lorsqu’elle élabore un look, en a toujours plusieurs autres en tête, qu’elle va recycler. Céline Dion est dans cette démarche : elle fait référence à des tenues qu’elle a déjà portées, mais aussi à d’autres images. Avec Law Roach, elle a réinventé son image.
À chaque apparition publique, elle semble incarner un nouveau personnage : elle peut porter un justaucorps au milieu de Paris, puis des vêtements extrêmement larges, une tenue entièrement recouverte du même motif ou encore une perruque. On lui reprochait auparavant d’être trop prévisible. En quelques années, elle a proposé une cinquantaine d’images différentes, avec un même fil conducteur : s’amuser et étonner.
Cette capacité à recycler son image coïncide aussi avec l’essor de TikTok et des réseaux sociaux, où un tube des années 1980 peut revenir au sommet des classements. À presque 50 ans, cette renaissance a surpris, mais elle a surtout rassuré son public en révélant qu’elle n’était pas la caricature que l’on imaginait.
Céline Dion travaille de nouveau avec Annie Horth. Pourtant, vous estimez qu’elle n’est pas revenue à son image d’avant et vous qualifiez son style actuel de « néoclassique ». Que reste-t-il de la période « camp » dans cette nouvelle sobriété ?
Elle se trouve plutôt dans un entre-deux. Elle est beaucoup moins fantasque et porte moins de couleurs que pendant la période 2017-2020, interrompue par le confinement puis par la maladie.
Elle affiche une image plus sobre, mais conserve des formes audacieuses. Tous les couturiers parisiens, mais pas seulement, utilisent son image qu’elle expose au Royal Monceau. Elle porte du Jacquemus, du Saint Laurent, du Gaultier, un corset Alaïa sur scène ou encore du Schiaparelli. Ses tenues sont à la fois élégantes et modernes. Aujourd’hui, on s’arrache Céline Dion.
On n’est plus à 100% dans le « camp », mais plus dans la sobriété d’une diva des temps modernes. Cela se retrouve dans la scénographie du concert, avec ses lignes épurées, ses couleurs fortes et ses deux grands monolithes de béton, qui donnent une impression de monument et d’intemporalité. Le « camp », au contraire, repose sur le mélange des époques.
Son image a donc encore évolué, mais elle tire un peu tous les fils : d’un côté, la sobriété imposée par la maladie ; de l’autre, les leçons de la période camp, avec des volumes différents et des vêtements originaux, mais toujours avec une ligne très déterminée. Annie Horth a elle aussi évolué avec son temps : voir Céline Dion se transformer avec Law Roach semble lui avoir permis d’évoluer à son tour.
Vous ne vous considériez pas comme un admirateur de Céline Dion avant d’assister à son concert parisien. Qu’en avez-vous pensé ?
Je m’attendais à la voir physiquement en difficulté et à l’entendre batailler avec sa voix. Mais pas du tout : elle est en excellente forme. Je mesure le travail qu’elle a dû accomplir pour retrouver sa voix et assurer un spectacle de deux heures dix. J’avais peur que ce retour soit un peu un pétard mouillé, mais pas du tout. C’est peut-être son spectacle le plus élégant et sa meilleure voix depuis plus de dix ans. J’ai été très touché par la qualité du spectacle et par tout le travail qu’elle y a consacré, C’est une battante et je crois aujourd’hui, que si l’on parle autant d’elle, elle le mérite.
Cet engouement autour de sa résidence confirme-t-il son statut de légende ?
Oui. Tout le monde s’est dit : « Il faut aller la voir parce que c’est peut-être la dernière fois qu’elle passe. » Cela donne une importance très différente au concert. Après ce que j’ai vu, je me dis que ce n’est sans doute pas sa dernière résidence. Cet engouement montre qu’elle unit toutes les générations. On se presse pour aller la voir. Aujourd’hui, c’est une légende pour le monde entier.
Céline Dion VESTALE par Valentin grimaud
publié aux Editions Le mot et le reste
À lire aussiCéline Dion, 45 ans de carrière avant son retour tant attendu à Paris
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.