La rage enfin relâchée des Shirley
Le monde brûle, Les Shirley sont fâchées, mais elles ont surtout encore très envie de vivre. Au début de l’histoire, trois amies passaient du temps dans un local de répétition, sur un divan particulièrement dégueulasse, et un jour, elles ont décidé de faire du rock. Raphaëlle Chouinard, Lisandre Bourdages et Sarah Dion sont montées sur scène et, assez rapidement, on leur a expliqué ce qu’elles représentaient : trois femmes qui font du rock, forcément féministes, forcément politiques.
« Nous, on a répondu : on n’a rien de politique dans notre message, on veut juste tripper », raconte Raphaëlle Chouinard. Les Shirley ne voulaient pas être « un band de filles », mais plutôt un simple band de rock. Huit ans et trois albums plus tard, le trio a changé son fusil d’épaule et ça s’entend d’un bout à l’autre de Hail Mary. « On s’est rendu compte que c’est très important de porter ce flambeau-là, de faire de la représentation, assume la chanteuse. On appartient aussi à la communauté queer, LGBTQ+. C’est vraiment important pour nous de prendre cette place-là. »
Le disque est traversé par la colère de voir les droits des femmes et des personnes LGBTQ+ remis en question, par l’anxiété climatique et par l’impression plus générale que le monde s’en va tranquillement dans le mur. « Effectivement, avec toute la situation sociopolitique, les droits qui nous sont enlevés petit à petit, la guerre, le monde est en feu. Alors, il y en avait beaucoup à puiser, des sujets comme ça », explique Raphaëlle.
Le titre lui-même porte cette urgence. Un Hail Mary, c’est la tentative de la dernière chance, le tout pour le tout. « On a l’impression que c’est la fin du monde tel qu’on le connaît », résume la batteuse, Lisandre Bourdages. Et après des années à se faire attribuer une portée politique simplement parce qu’elles étaient trois femmes avec des instruments entre les mains, elles ont décidé cette fois de ne laisser aucun doute : « Dans notre vie, tous les jours, on l’est vraiment beaucoup, féministes, renchérit la bassiste, Sarah Dion. Fait qu’on s’est dit : OK, il faut prendre cette plateforme-là et juste continuer d’être qui on est, mais exponentiellement. »
Le monstre à trois têtes
Au moment de commencer l’album, après des années passées presque sans arrêt sur la route, l’inspiration n’avait rien d’une évidence. « J’étais terrifiée », raconte Sarah. Depuis leur premier EP en 2019, les tournées s’étaient succédé, avec les passages en studio pour seules véritables pauses. « Je me suis demandé : j’ai-tu du jus ? J’ai-tu des idées ? J’ai-tu des riffs en moi ? » Pour le découvrir, elles ont décidé de rentrer au bureau. Pendant environ trois mois, Les Shirley se sont retrouvées cinq jours par semaine au Shirley Temple Studio, l’espace qu’elles ont elles-mêmes construit. C’était la routine de la travailleuse : café le matin, discussion sur les nouvelles et sur leurs vies, puis des chansons de 9 à 5. Durant ce processus renouvelé, elles ont énormément écrit. Vingt-cinq ou trente chansons sont nées de cette rigueur. Parmi la trentaine de brouillons, certains morceaux s’aventurent dans l’électro et d’autres ne ressemblent pas du tout aux Shirley. Quelques-uns sont, de leur propre aveu, carrément mauvais. « Il faut vraiment aller au bout des choses, puis après ça, tu réécoutes des mois plus tard et tu réalises que c’était complètement pourri. Mais faut que tu le vives », lance Raphaëlle.
Mais dans ce lieu où tant d’idées sont mortes se trouve également Hail Mary. Pour la première fois, les trois musiciennes ont construit presque tout dans la même pièce, à partir d’un rythme, d’une guitare ou d’une idée lancée par l’une et immédiatement transformée par les deux autres. « C’est l’album le plus ensemble qu’on a écrit, résume Sarah. C’est la version finale du monstre à trois têtes. »
Après une version satisfaisante de l’ensemble, elles ont passé deux semaines à Toronto avec le producteur Graham Walsh pour peaufiner les contours du monstre. « On a exactement le son qu’on voulait », affirme Raphaëlle. « C’est un troisième album, on a encore de l’inspiration et pour nous c’est meilleur que tout ce qu’on a fait avant », ajoute Lisandre.
Avoir le goût de vivre
La colère aurait facilement pu engloutir Hail Mary, mais Les Shirley ont préféré s’en servir comme carburant. Same Old, par exemple, s’inspire de Gisèle Pelicot et de sa volonté de faire changer la honte de camp. Le refrain reprend cette idée : « Finally the shame will switch sides ». Bad News, elle, est née d’une journée particulièrement lourde passée à absorber les nouvelles. Même musicalement, Les Shirley se permettent de baisser momentanément la garde. Death of Me naît autour de quelques accords de guitare acoustique et conserve une longue introduction dépouillée avant, évidemment, de dégénérer. « Ça part doux et ça vire prog », résume Raphaëlle. Parce que la vulnérabilité de Hail Mary ne calme jamais très longtemps le désir de faire du bruit. Les refrains sont souvent scandés à trois, parce qu’ils sont conçus pour être repris par une foule.
Derrière les mauvaises nouvelles, l’impression d’assister à des reculs et cette envie de tout envoyer promener demeure quelque chose de sincèrement lumineux. Les Shirley veulent que les gens terminent l’album avec l’envie de sortir dans la rue, d’aller voir des spectacles, de retrouver les autres. « Feel something, répète Raphaëlle. Débarque de TikTok, puis va juste dehors, va voir des shows, retourne à la source. »
En cherchant la communion par tous les moyens, le trio trouve finalement une envie de vivre en criant à pleins poumons, pourvu que ce qu’elles hurlent ait un sens, elles poursuivront sur cette lancée. D’ailleurs, après douze chansons à regarder le monde brûler sans détourner les yeux, Les Shirley terminent l’album en criant une dernière instruction : « Fuck shit up. »
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