Grand Corps Malade : « J’aimerais que mes enfants grandissent dans une autre société »


Qu’est-ce qui vous a poussé à partir vivre au Canada pendant un an ?
C’était avant tout un projet familial. Notre objectif était de nous retrouver en famille et de ralentir le rythme effréné de ces dernières années. Nous avions besoin de changer d’air et de vivre autre chose. Nous étions à Montréal, qui reste une grande métropole. Le centre-ville rappelle un peu New York, mais dès qu’on s’en éloigne, on découvre une nature incroyable avec de vastes espaces et des parcs absolument sublimes. Cette aventure m’a énormément enrichi sur le plan humain.
« Je n’en ai pas encore fini », titre d’ouverture du disque, se veut à la fois introspectif et frontal. L’écriture vous sert-elle de thérapie ?
Oui. Pendant longtemps, je m’en suis pourtant défendu. Je trouvais un peu cliché de présenter l’écriture comme une forme de thérapie. Le slam dans les bars, où tout le monde prenait la parole, devenait alors une thérapie de groupe. Pour moi, l’écriture, c’est avant tout le goût des mots et l’envie de partager des émotions. Quand on écrit, on va forcément chercher des choses enfouies en soi. C’est une forme d’introspection évidente. Dans ce morceau, je m’interroge sur mes envies et ma motivation à continuer ce métier. Je n’en ai pas encore fini avec l’envie d’écrire, mes combats silencieux, le désir d’être amoureux… C’est finalement mon bilan personnel.

Quels sont encore vos combats silencieux ?
Je préfère les garder pour moi, mais ils sont liés à mon parcours et à mon handicap. Il y a beaucoup de choses que les gens ne savent pas forcément. Mon handicap ne se résume pas à une béquille ou à des difficultés à me déplacer. Cela dit, j’ai toujours été de nature optimiste. Je préfère m’attarder sur les choses positives de la vie.
Dans « Traces », vous évoquez la banlieue dans laquelle vous avez grandi.
La banlieue a eu un impact colossal sur mon évolution. J’y ai passé 35 ans de ma vie. Cette identité fait partie intégrante de ce que je suis et, donc, de ce que j’écris. Ces territoires souvent dévalorisés et stigmatisés. Moi, j’ai toujours eu envie de montrer l’énergie et la force qu’ils peuvent dégager. Ce morceau, que je partage en duo avec SDM, qui vient lui aussi de la banlieue, était important à faire. Je n’y vis plus depuis une dizaine d’années, mais elle continue de faire partie de moi. Aujourd’hui encore, je réfléchis et je réagis comme un banlieusard.
Êtes-vous parfois nostalgique de votre jeunesse ?
Oui, énormément. Je suis nostalgique de nombreuses périodes de ma vie, comme mes débuts dans le slam, lorsque je n’étais pas connu et que je me produisais dans les bars pour faire entendre mes textes. Je repense à cette frénésie de l’écriture et à l’innocence que je pouvais avoir à cette époque. Je suis aussi nostalgique de mon adolescence de basketteur, quand je voulais absolument en faire mon métier. C’est en réalité une nostalgie assez positive, qui me fait réaliser à quel point j’ai eu de la chance de vivre toutes ces expériences.
Vous abordez la montée de l’extrême droite et la banalisation du racisme dans « Pas de fatalité ». L’art se doit-il d’être politique selon vous ?
L’art sert à partager des sentiments personnels qui deviennent universels, mais il permet aussi de prendre un peu de hauteur sur notre monde. Sur chacun de mes albums, j’ai toujours proposé des textes sociaux ou politiques, en lien avec notre époque. Sur précédent, « 2083 » abordait frontalement la question de l’écologie. Cette fois, la montée de l’extrême droite en France me préoccupe énormément. J’ai peur pour l’avenir. J’aimerais que mes enfants grandissent dans une autre société. J’ai grandi à une époque où être raciste était honteux. Il n’y avait pas de chaînes de télévision qui propageaient cette idéologie à longueur de journée. Je n’en reviens pas qu’on en soit arrivé là.
On entend la voix de votre femme dans « Mes doutes avec toi ».
Elle n’est pas du tout chanteuse. Elle n’a pas envie de se mettre en avant, mais nous avions parlé un jour de ce thème des doutes. Quand j’ai écrit cette chanson, j’étais convaincu que ce refrain chanté à deux voix, avec une voix féminine, serait très joli. Je ne me voyais pas demander à une choriste ou à une chanteuse de partager ce morceau. Je lui ai donc proposé de poser sa voix, un soir à Montréal. Elle a accepté et j’en suis très heureux, car sa voix donne encore plus de force à cette chanson.
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