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Tuesday, September 22, 2026

Immigrants | Mostafa et les travailleurs jetables

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On les considère comme assez bons pour travailler, mais pas assez bons pour rester. Indispensables, mais menaçants. Essentiels, mais jetables. Voués à un statut temporaire de façon permanente. De moins en moins nombreux, mais toujours trop nombreux. Anges gardiens un jour, rien du tout le lendemain.

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« On a dit aux travailleurs migrants “merci” pendant la pandémie. Mais on les a rendus invisibles ou jetables aussitôt que l’on a oublié tout ça, juste pour s’en servir comme hochet politique », déplore le doctorant et organisateur communautaire Mostafa Henaway, auteur de l’essai percutant Travail essentiel, travailleurs jetables (Écosociété).

Il n’y a pas qu’au Québec ou au Canada que l’on agite ce hochet politique. Partout, la figure de l’étranger est instrumentalisée, souligne l’auteur. En plus d’exploiter des travailleurs migrants, on exploite la peur des migrants. On normalise l’idée qu’ils sont responsables des crises que traversent nos sociétés. On les dépeint comme un fardeau ou des profiteurs.

Mais en refermant le livre de Mostafa Henaway, on ne peut que se demander : alors qu’une part importante de l’économie mondiale repose sur le travail de personnes migrantes exploitées, qui profite de qui, au juste ? Au lieu de casser du sucre sur leur dos, n’est-il pas temps de réfléchir à un système d’immigration fondé sur la justice, la solidarité et le droit à la dignité ?

Voilà plus de 20 ans que Mostafa, né à Toronto de parents immigrés originaires d’Égypte, réfléchit à ces questions. Il sait que le travail précaire et mal rémunéré n’est pas le lot des seules personnes sans statut. Il a vu son père devoir travailler près de 12 heures par jour, six jours par semaine, pour joindre les deux bouts. Il a vu sa mère travailler à la fois en service de garde et comme chauffeuse d’autobus scolaire. Cela dit, son intérêt pour les enjeux de justice migrante va bien au-delà de son histoire personnelle.

Doctorant à l’Université Concordia et organisateur communautaire au Centre des travailleurs et travailleuses immigrants de Montréal, Mostafa Henaway n’a pas exactement le profil du chercheur reclus dans sa tour d’ivoire. Soucieux que ses recherches et sa quête de justice ne soient pas désincarnées, il a notamment travaillé dans un centre de distribution de Dollarama en 2015 aux côtés de travailleurs migrants recrutés par l’entremise d’une agence de placement temporaire.

En 2021, il a aussi travaillé de nuit comme « amazombien » dans un centre de livraison québécois d’Amazon, devenant témoin privilégié du coût humain de la livraison gratuite et acteur de la fronde des employés contre le géant américain (qui a fermé ses sites au Québec en 2025).

Il aurait bien sûr été plus facile de simplement recueillir les témoignages de travailleurs qui fréquentent son organisme communautaire sans s’éreinter lui-même au travail. Mais Mostafa n’est pas de ceux qui se complaisent dans la facilité. Il ne réalisait pas à quel point ce travail était dur. À la fin de son quart de travail, il peinait à tenir debout. « Pour vraiment comprendre ce que vivent les gens et à quel point c’est difficile de s’organiser, c’était important pour moi de ne pas rester à distance. »

L’expérience a changé sa vie et sa vision des choses. Il a notamment pu constater de visu l’immense pouvoir dont disposent les travailleurs, même lorsqu’ils sont marginalisés, non syndiqués et embauchés par l’entremise d’agences de placement temporaire. Lui qui devait empiler des boîtes sur des palettes à un rythme inhumain chez Dollarama, il se rappelle le chaos indescriptible qui s’est produit le jour où la courroie transporteuse de palettes s’est rompue.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Mostafa Henaway lors d’une manifestation des travailleurs de Dollarama durant la pandémie de COVID-19, en mars 2021

Si une heure de panne fortuite pouvait entraîner à elle seule d’importants retards de réapprovisionnement, imaginez le chaos d’une « journée sans immigrés ». Des travailleurs migrants prenant conscience de leur force collective pourraient aisément paralyser le fonctionnement d’un géant du détail.

En pleine campagne électorale au Québec, Mostafa se désole de voir le peu d’attention que reçoivent les questions de justice migrante, au-delà du hochet politique. Dans la foulée de l’adoption au printemps de la loi fédérale C-12 qui resserre les règles du système d’asile⁠1 et des mesures d’Ottawa pour réduire l’immigration temporaire au pays, on assiste à une inquiétante vague de renvois, après une année déjà record en 2025. L’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) procède actuellement à environ 400 expulsions par semaine.

Il y a urgence, souligne l’organisateur communautaire. Car le Québec est dans l’œil de la tempête. La moitié des expulsions depuis le début de l’année ont eu lieu au Québec.

Parmi les personnes renvoyées ou menacées de renvoi, on compte des travailleurs qui, durant la pandémie, étaient considérés comme essentiels et qui sont aujourd’hui jetables. On compte des familles qui contribuent à la société et pour qui des citoyens québécois se mobilisent2.

Quelles devraient être les mesures à adopter en toute priorité, selon Mostafa ? Mettre en place un vaste programme de régularisation pour tous les travailleurs essentiels qui souhaitent rester et leur offrir une voie d’accès à la résidence permanente.

Alors que le sentiment anti-immigration a de plus en plus d’influence sur les politiques publiques, Mostafa ne se fait pas d’illusion. Il sait bien que ni Ottawa ni Québec ne vont s’engager demain matin dans cette voie. Mais les récentes victoires, même en demi-teintes, des mouvements pour la justice migrante (notamment la mobilisation du collectif Le Québec, c’est nous aussi en faveur de la réouverture du Programme de l’expérience québécoise) lui ont appris que le moment politique que nous vivons est tout sauf immuable.

Même devant de forts vents contraires, là où il y a de la résistance, il y a de l’espoir.

1. Lisez l’article « Ottawa resserre les règles du système d’asile » 2. Lisez l’article du Devoir « Limoilou se mobilise pour empêcher l’expulsion d’une famille »

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