Quel rôle joue l’infertilité dans la faible natalité?
En cette campagne électorale au Québec, on entend parler de mesures pro-famille : bonus financier aux nouveaux parents, bonification des congés parentaux, ajout de places en garderie.
Certaines de ces propositions visent ouvertement à aider les Québécois et les Québécoises à avoir plus d’enfants, dans un contexte où l’indice de fécondité atteint un creux historique depuis 2024 (1,35 enfant par femme).
La tendance n’est pas propre au Québec : le déclin de la natalité est un phénomène mondial, confirme Solène Lardoux, professeure de démographie à l’Université de Montréal et spécialiste des questions de fécondité.
Et partout dans le monde, les causes du déclin de la dénatalité sont multifactorielles et difficiles à cerner. Si bien que les États qui tentent de renverser la vapeur, comme le Japon et la Corée du Sud, ont du mal à y arriver.
Évidemment, des facteurs socioéconomiques pèsent lourd dans la balance. Certains adultes disent ne pas avoir les moyens financiers d’avoir des enfants. D’autres font le choix délibéré de ne pas en avoir, ou d’en avoir peu.
Mais des chercheurs pensent que ces facteurs n’expliquent pas toute la baisse de natalité. Un autre facteur pourrait significativement limiter la capacité des adultes à fonder une famille, en dépit de leur volonté : l’infertilité.
Selon l’Organisation mondiale de la santé, l’infertilité touche un adulte sur six et représente un « problème sanitaire majeur dans tous les pays ». Pourtant, cette maladie est rarement citée parmi les causes du déclin de la natalité.
Un déclin de fond
« C’est un facteur important qu’il faut absolument intégrer dans notre compréhension de la fécondité. Les économistes, les démographes et les sociologues doivent en prendre conscience », affirme Rune Lindahl-Jacobsen, un professeur de démographie et d’épidémiologie à l’Université du Danemark du Sud, en entrevue au Devoir.
M. Lindahl-Jacobsen est l’un des rares chercheurs qui s’intéressent à cette question. Ces dernières années, il a réalisé avec ses collègues plusieurs études à propos de l’influence de l’infertilité sur les tendances démographiques.
Son équipe n’arrive pas à précisément quantifier le poids de l’infertilité dans la baisse de fécondité, mais elle assemble de nombreux indices qui, ensemble, donnent à penser qu’elle joue un rôle non négligeable.
« Il existe très peu de travaux qui visent à mesurer l’influence de l’infertilité sur la natalité », reconnaît Mme Lardoux, qui apprécie l’effort multidisciplinaire de ses collègues danois.
En examinant le cas du Danemark, M. Lindahl-Jacobsen et ses collaborateurs détaillent trois éléments qui laissent croire à un déclin de la capacité naturelle des adultes à concevoir un bébé.
Premièrement, le recours aux technologies de reproduction assistée, comme la fécondation in vitro, est en forte hausse. De nos jours, au Danemark, 12 % des naissances en découlent. (Cette donnée n’est pas disponible au Québec.)
Deuxièmement, les avortements sont en baisse marquée au Danemark par rapport aux années 1990. Cela signifie que, toutes choses étant égales par ailleurs, moins de femmes tombent enceintes. (Au Québec, le taux d’avortement a baissé d’un tiers depuis 2004.)
Et troisièmement, l’usage de la contraception orale recule au Danemark. (On voit la même chose au Québec, avec une baisse des prescriptions de près de moitié depuis 2014.)
Ainsi, arguent les chercheurs, l’hypothèse d’un accroissement de l’infertilité — qui s’additionne aux facteurs socioéconomiques et culturels — tombe sous le sens.
Déjà, on sait que les gens rencontrent plus de problèmes de fertilité en vieillissant. Et les nouveaux parents sont de plus en plus vieux, au Danemark comme au Québec.
Mais il y a plus, selon M. Lindahl-Jacobsen. Les données démographiques indiquent que la fertilité est en train de subir un déclin de fond, avance-t-il. Une personne de 30 ans aurait plus de mal à concevoir un bébé aujourd’hui qu’en 1950.
Les polluants en cause ?
Cette thèse s’accorde avec les études médicales sur la fertilité. Chez les femmes, le syndrome des ovaires polykystiques et le fibrome utérin semblent gagner en fréquence. Chez les hommes, la qualité du sperme est en chute libre.
« Au Danemark, précise M. Lindahl-Jacobsen, la qualité du sperme des hommes de 19 ans se rapproche, en moyenne, de celle d’hommes considérés comme infertiles dans les années 1940. Et on voit déjà qu’ils commencent à avoir du mal à procréer. »
La raison de ces troubles de santé ? Difficile pour les scientifiques de donner une réponse définitive. Mais, en 2021, l’équipe danoise pointait un suspect potentiel dans un article de Nature Reviews Endocrinology : les polluants.
« Nous émettons l’hypothèse que la baisse des taux de fécondité puisse être liée à l’exposition à des substances chimiques issues des combustibles fossiles, responsables de troubles de la fertilité et de cancers chez l’humain », écrivaient les auteurs.
Les perturbateurs endocriniens, comme le bisphénol A et les phtalates (dans les plastiques), mais aussi les pesticides et les retardateurs de flamme, sont partout autour de nous, rappelle Valérie Langlois, spécialiste d’écotoxicologie à l’Institut national de la recherche scientifique.
« Et ça fait plus de 50 ans que nous, les scientifiques, avons démontré que ces contaminants nuisent à la reproduction, notamment chez les animaux », poursuit Mme Langlois, qui publie ces jours-ci Pollution invisible. Comment les perturbateurs endocriniens bouleversent le vivant, aux Presses de l’Université du Québec.
Pour cette professeure, l’hypothèse selon laquelle l’infertilité se détériore à l’échelle populationnelle en raison des contaminants dans notre environnement est « forte ».
Grâce aux études animales, souligne-t-elle, nous savons que les contaminants peuvent agir sur plusieurs générations. « Chez les poissons, si la grand-maman prend des antidépresseurs, eh bien, sa petite-fille ne sera pas capable de se reproduire. »
Cela signifie que, si la pollution plombe bel et bien la fécondité humaine, les dommages risquent de persister longtemps, même si on réduit tout de suite notre exposition aux contaminants.
Ainsi, il est urgent d’étudier les causes de la dénatalité pour ajuster nos politiques publiques au plus vite, écrivait l’équipe danoise dans The Lancet en 2025. « L’avenir des générations futures en dépend », concluait-elle.
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