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Friday, October 23, 2026

Art Basel Paris: l’artiste ivoirien Carl-Édouard Keïta entre New York et Abidjan

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Carl-Édouard Keïta a eu tout juste le temps de montrer sa nouvelle série d’œuvres inédites aux collectionneurs et au grand public venu au Grand Palais. Demain, l’artiste ivoirien âgé de 34 ans et basé à New York sera déjà reparti en direction d’Abidjan, et la prestigieuse foire d’art contemporain Art Basel Paris sera forcée de fermer, après seulement une journée, au lieu de trois prévues, à cause des risques de violences autour des manifestations organisées samedi dans la capitale française. Entretien.

RFI : Votre travail Les muses de l’Hôtel Ivoire montre deux femmes dans des couleurs vives dont une met sa main sur l’épaule d’une sculpture en bois réalisée d’une façon traditionnelle, mais prenant la pose d’une femme d’aujourd’hui.

Carl-Édouard Keïta : Cette peinture m'a été inspirée par la sculpture qu'on voit sur la peinture. Je suis allé à un salon de design en 2025 et je suis tombé sur cette sculpture ivoirienne. Jusque-là, je n'ai jamais vu de sculpture ivoirienne dans ce style-là. Cela m'a intrigué et je me suis mis à faire beaucoup de recherches dessus pour en savoir plus. Cela m'a permis de découvrir de nouvelles choses sur les arts premiers de la Côte d'Ivoire. Cette œuvre représente deux figures d'un style réaliste, mais tout aussi un peu abstrait. C’est une sorte de conversation entre une femme des années 1900 et deux femmes modernes juste à côté. Ces dernières étaient à l’époque des mannequins qui travaillaient dans des studios de cinéma de Paris. Et elles faisaient des défilés Miss Dior à Abidjan, plus précisément à l'hôtel Ivoire, dans les années 1960.

En 2018, votre œuvre Les Demoiselles or Whatever parlait de l’influence des arts premiers sur l’art contemporain, avec une réinterprétation du chef-d’œuvre cubiste de Picasso. Les Muses de l’Hôtel Ivoire, est-ce aussi une allusion au maître espagnol ?

Non, pas vraiment. Ici, ces muses sont des muses pour le « design ». Tout designer est obligé d'avoir des muses pour faire ses habits. L’axe central de cette œuvre est le vêtement. Le vêtement à gauche a été fait par Karl Lagerfeld en 1976 pour la marque Chloé. La robe s'appelait « Côte d'Ivoire », mais on ne sait pas vraiment pourquoi il a choisi ce nom, pourquoi il a fait cette robe. La seule information dont je dispose est qu’il l’avait fait pour la femme d'un milliardaire texan. Mais pourquoi ces couleurs et tout ça ? C'est vraiment un travail d'archives qui se mélangent et qui donne ce tableau.

« Les muses de l’Hôtel Ivoire » (détail), œuvre de l’artiste ivoirien Carl-Édouard Keïta exposée à Art Basel Paris par la galerie Cécile Fakhoury, Abidjan.
« Les muses de l’Hôtel Ivoire » (détail), œuvre de l’artiste ivoirien Carl-Édouard Keïta exposée à Art Basel Paris par la galerie Cécile Fakhoury, Abidjan. © Siegfried Forster / RFI

La peinture en face, Gbahié est passé par là (allons à Toukouzou), nous envoie dans un tout autre univers : une femme noire, vêtue tout en blanc, tient une sculpture traditionnelle entre ses bras. Au-delà d’elle, sur le côté, trône une croix blanche, mais on ne sait pas si c’est un signe de protection ou de soumission.

C'est inspiré d’une photo d'une de mes grandes-tantes. La statue baoulé provient de la Fondation Barnes, située à Philadelphie. En tant que Baoulé, j'ai été surpris de voir que c'était l’une des statues importantes de la collection, et j'ai toujours voulu la représenter. Je suis tombé sur une photo d'archive montrant la sculpture. La photo s'appelle « La maladie noire ». J'ai trouvé ça assez intéressant. Je me suis dit que je vais essayer de l'utiliser aussi dans le cadre de ce que moi j'appelle « la maladie noire » : la religion, parce que la religion est devenue très importante en Afrique. Cela a atteint un point où je trouve que c’est le point de non-retour.

Mais comment créer une conversation ? Pour cela, j'ai représenté la femme de cette manière. Il s’agit d’un baptême où elle tient cette sculpture, parce que chacun a sa sculpture baoulé. Et avant une conversion, elle tient sa sculpture et essaie de garder son identité originelle.

Le bâtiment qu'on aperçoit est l’église d'un village ivoirien qui s'appelle Toukouzou. Et les membres de cette Église harriste ont pour particularité de s'habiller en tout blanc et de ne pas porter de chaussures. Puis, il y a le bougainvillier, un arbre, un arbuste, qu'on voit beaucoup en Afrique. C’est le préféré de ma mère et de moi aussi.

Vous êtes né à Abidjan et apparemment, ce n'était pas si facile de convaincre vos parents que vous vouliez devenir artiste.

J'ai dû commencer d'abord par l'économie. Je n'avais pas le choix. J'ai obtenu mon diplôme d'économie à Georgia State University, à Atlanta. Ensuite, ma mère voulait que je fasse un master en finance, mais je ne me sentais pas capable. Ma mère m'a dit textuellement : si tu veux que je te soutienne dans ce projet-là, tu dois être admis dans les meilleures écoles. Pour cette raison, j'ai postulé à la Parsons School of Design à New York et plus tard à l'Académie des Arts de New York.

Visiteurs regardent « Gbahié est passé par là », œuvre de l’artiste ivoirien Carl-Édouard Keïta exposée à Art Basel Paris par la galerie Cécile Fakhoury, Abidjan.
Visiteurs regardent « Gbahié est passé par là », œuvre de l’artiste ivoirien Carl-Édouard Keïta exposée à Art Basel Paris par la galerie Cécile Fakhoury, Abidjan. © Siegfried Forster / RFI

Pourquoi avez-vous une obsession pour l'angle droit ?

Quand j'étais jeune, ma mère avait un livre d'architecture où l’on présentait des maisons américaines. Cela m'a fasciné. Quand j’ai vu ces angles, j'ai commencé à dessiner ma future maison, ma future école de foot, ma future école, mon futur quartier... C'est là que cette histoire a commencé. Maintenant, avec l’âge que j’ai, je me dis que je vais m’arrondir un peu… [rires].

Dans la plupart de vos tableaux, il y a une couleur dominante. Pendant votre processus créatif, à quel moment le choix de la couleur s’impose-t-il ?

Avant, je n’utilisais que le noir. J’étais obsédé par les fonds noirs. Pour cette exposition, je me suis dit qu’il faut que je sorte de ce noir-là.  C’est un défi d’utiliser des couleurs que je n'ai jamais utilisées, par exemple ce vert, cette orange, découvrir les blancs…

Vous avez une préférence pour les grands formats, sauf un petit tableau rond, Le bleu de l’été. Est-ce que cela était une sorte de respiration entre deux grands formats ?

En fait, j'ai trouvé ce cadre et je me suis dit qu’il faut absolument que je fasse quelque chose avec. C’était difficile, parce que je n'ai jamais peint sur un objet rond, donc il fallait savoir les angles et tout ça, pour que cela reste droit vis-à-vis de l'œil de la personne qui regarde.

Vous avez été formé à New York et vous vivez et travaillez aujourd’hui entre New York et Abidjan. Confirmez-vous l’impression de certains qu’Abidjan est devenu le nouveau centre de la culture contemporaine en Afrique de l'Ouest ?

Oui, on peut dire ça. Ces dix dernières années, il s’est vraiment développé une scène à Abidjan. Il y a beaucoup de jeunes artistes, beaucoup de gens essaient de faire des choses importantes pour l'art, des archives, des workshops sur l'art africain… C'est vraiment important, parce que nous avons grandi sans grandes références artistiques. Aujourd'hui, par la force des choses, on commence à devenir des références. On ne s'y attendait pas, mais on le prend avec le sourire…

Quand vous avez étudié aux Etats-Unis, vos références étaient-elles occidentales, américaines, africaines ?

Ce n'étaient que des références africaines. Et mes proches et mes profs ne le comprenaient pas, parce que la plupart des élèves américains ont des références américaines. Quand je venais avec mes références africaines, les profs étaient du genre à dire : « De quoi parlez-vous ? ». Mais je tenais à avoir des gens qui me ressemblent comme référence. J'ai toujours utilisé mes références africaines, ivoiriennes, comme Ouattara Watts. Dans mon travail, vous voyez aussi toutes ces références ivoiriennes. C'est important, parce que notre culture n'est pas connue et je souhaite la faire connaître auprès d'autres personnes pour qui cela pourrait être intéressant.

L’œuvre de Carl-Édouard Keïta est présentée à l’Art Basel Paris au Grand Palais de Paris par la galerie Cécile Fakhoury, Abidjan.

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