Le CN a refusé de transmettre les détails sur son épandage d’herbicides à Montréal

Des arrondissements de Montréal qui ont réclamé des détails au Canadien National (CN) sur son opération d’épandage d’herbicides aux abords de ses voies ferrées se sont récemment butés à une fin de non-recevoir de la compagnie ferroviaire. Cette opération du CN a suscité l’inquiétude de plusieurs citoyens en juillet dernier.
Date des travaux, produit qui sera épandu, coordonnées d’une personne-ressource : à l’approche de l’été, les fonctionnaires de l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve ont souhaité obtenir des détails sur l’épandage d’herbicides sur les chemins de fer de leur territoire.
Selon des échanges de courriels entre l’arrondissement et le CN, que Radio-Canada a obtenus grâce à la Loi sur l’accès à l’information, les fonctionnaires ont demandé à trois reprises des informations à l’entreprise. Jamais le CN ne leur a fourni les renseignements demandés.
La compagnie ferroviaire avait pourtant assuré à l’arrondissement qu’il serait avisé des détails trois semaines avant le début des travaux.

À certains endroits, près du quartier Viauville, la voie ferrée passe à quelques dizaines de mètres d'immeubles d'habitation.
Photo : Radio-Canada / Charles Séguin
La compagnie de chemin de fer épand périodiquement de l’herbicide sur son réseau pour réduire les risques d’incendie et garder ses rails en bon état. Le CN publie une liste des produits qu’il peut utiliser, parmi lesquels figure le glyphosate, un produit probablement cancérogène
, selon l’Organisation mondiale de la santé.
Depuis 2022, le glyphosate, contenu notamment dans l'herbicide Roundup, est interdit à Montréal. Comme les chemins de fer sont de compétence fédérale, le CN n'est pas soumis à cette interdiction, mais l'entreprise est tenue de communiquer aux arrondissements concernés les détails des opérations.
L’épandage d’herbicides, en juillet, a pris par surprise plusieurs résidents du secteur Viauville, dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve (MHM), lorsqu'ils ont constaté que de l'herbicide venait d’être épandu à quelques dizaines de mètres de chez eux. Ils ont dénoncé, entre autres, de ne pas avoir été informés de l'opération à l’avance.

Dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, un sentier fréquenté par des familles et des voisins longe le chemin de fer.
Photo : Radio-Canada / Charles Séguin
Pour obtenir des détails, l’arrondissement s’est d'abord tourné vers Davey Tree Expert Company of Canada, l’entreprise qu’a mandatée le CN pour épandre de l’herbicide à Montréal. C’est finalement l'entreprise ferroviaire elle-même qui a répondu en référant MHM au calendrier des épandages et à la liste des herbicides disponible sur son site web.
Mais ces documents demeurent flous : la liste des herbicides contient 16 produits différents que le CN peut
utiliser au Canada, et le calendrier n’indique qu’une date de début et une date de fin des travaux d’épandage. Dans sa version disponible à la fin août, le calendrier montrait seulement que l’opération a débuté le 27 juin et qu’elle était encore en cours
.
Le 1er septembre, une nouvelle version du document indiquait qu’elle avait pris fin 52 jours plus tard, le 18 août.
Pas un cas isolé
Dans les échanges de courriels, un agent technique de MHM rappelle au CN que les renseignements avaient été transmis à l’arrondissement l’année dernière, ce qui lui a permis d’informer adéquatement et de rassurer la population
.
L’arrondissement envisageait d’effectuer une inspection des travaux, mais n’a pas pu la planifier, faute de renseignements.
Mercier-Hochelaga-Maisonneuve n’est pas le seul à avoir vécu ce genre de situation. Les arrondissements de Saint-Laurent, de Rosemont–La Petite-Patrie, du Sud-Ouest et d’Ahuntsic-Cartierville ont tous indiqué avoir vécu une expérience similaire avec le CN.
Du côté de l’arrondissement de Saint-Laurent, par exemple, les communications avec l'entreprise sont presque un copier-coller, a indiqué un porte-parole par courriel.
À ce jour, l'arrondissement n'a reçu aucune communication supplémentaire du CN lui confirmant les dates exactes de réalisation des opérations sur son territoire
, indique-t-on.
Le Service de l’environnement de la Ville de Montréal, qui est responsable de l’application du Règlement sur l’utilisation des pesticides, déclare quant à lui avoir été informé par le CN, en mars 2026, des interventions estivales habituellement prévues, sans toutefois obtenir les détails des opérations.
Depuis cette date, aucune autre communication du CN n’a été reçue par les services centraux de la Ville
, précise le Service des communications et des affaires publiques de Montréal.
Absence de transparence
Dans les communications entre MHM et le CN obtenues par Radio-Canada, il semble qu’un fonctionnaire de l’arrondissement ait réussi à mettre le doigt sur la date précise des opérations d’épandage, soit le 15 juillet.
Le cabinet de la mairesse, Chantal Gagnon, n’a pas été en mesure d’expliquer comment cette date a pu être identifiée.
Malgré de nombreuses démarches et relances de la part de l’arrondissement, le CN n’a jamais été en mesure de confirmer la date de l’épandage ni de fournir l’information requise en temps opportun
, a-t-on répondu.
Cette absence de transparence a limité sa capacité à informer adéquatement les citoyens et à exercer son rôle de vigilance.
Cette justification ne convainc pas l’élue de l’opposition dans le district d’Hochelaga pour Projet Montréal, Sarah V. Doyon. Dans une déclaration écrite, elle déplore la décision de la mairesse d’attendre que le CN communique plutôt que de prendre ses responsabilités
.
L’administration aurait dû informer les citoyens et exiger du CN qu’il le fasse
, selon elle. Informer les citoyens à proximité d’une opération d’épandage de pesticides devrait être le minimum
, a indiqué Mme V. Doyon.

Dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, des mouvements citoyens se portent à la défense du site près du chemin de fer depuis des années.
Photo : Radio-Canada / Charles Séguin
Un État dans l'État
Selon le chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) Colin Pratte, ça s’explique en partie par une forme de complaisance de la part du gouvernement fédéral à l’égard des monopoles ferroviaires
, soutient-il.
Ces compagnies de chemin de fer s’apparentent, en quelque sorte, à un État dans l’État, au sens où ils ont leur propre corps de police, leur propre territoire, et jouissent d’un cadre législatif d’exception.
Dans une déclaration écrite, Transports Canada a indiqué que le CN est responsable de ses activités de gestion de la végétation et est le mieux placé pour expliquer les méthodes utilisées, les produits employés et les mesures mises en place pour assurer leur utilisation conforme aux exigences applicables.

Une locomotive du CN traverse le triage Taschereau à Montréal. (Photo d'archives)
Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes
Lorsque Radio-Canada a informé le CN des informations obtenues, la directrice des relations de presse, Ashley Michnowski, a indiqué que l’entreprise a publié un avis dans les journaux locaux. Elle a cessé de répondre à Radio-Canada lorsqu’on lui a demandé de quels journaux il s’agissait.
Le Code de la gestion des pesticides du Québec prévoit qu’un avis doit paraître ou être diffusé au moins une semaine et au plus tôt trois semaines avant le début des travaux.
Radio-Canada a fouillé dans les avis légaux du Journal de Montréal et du Devoir du mois de mai jusqu’à la mi-juillet et aucun avis d’épandage n’y figure.
Mme Michnowski avait toutefois avoué que le CN évaluait actuellement de nouvelles façons de mieux informer les citoyens avant le début des travaux
.
Bien que les collectivités souhaitent naturellement connaître les dates exactes des traitements dans leur secteur, la nature opérationnelle du programme de gestion de la végétation ne nous permet pas de fournir des horaires précis à l’échelle locale
, précise-t-elle.
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