Le combat de parents pour rapatrier le corps de leur fils mort sur le front en Ukraine
Adopté en Russie à l’âge de dix mois par un couple de Français, Alexis est mort en avril 2025 en combattant l’armée russe, en Ukraine. Son corps est toujours sur le champ de bataille et ses parents veulent le ramener à la maison. Coûte que coûte.
C’est dans un groupe Instagram que Jean-Philippe a appris la mort de son fils, parti combattre en Ukraine et dont le corps est toujours là-bas. Pas d’appel téléphonique ni d’officier de l’armée sur le pas de la porte. Seulement une photo et un message en anglais publiés sur le profil d’un soldat de la Légion internationale : « Repose en paix. » Ce jour d’avril 2025, le monde s’est effondré pour cette famille française. Sans nouvelles de son fils depuis une semaine, le père de famille scrutait des heures durant l’écran de son téléphone intelligent à la recherche d’un signe de vie. Alexis avait prévenu qu’il partait en mission avec son unité. La première et la dernière. Le jeune homme avait 23 ans. Il a perdu la vie le 14 avril, dans la région de Zaporijjia, fauché par l’artillerie russe.
La vie de ce jeune soldat français, parti défendre les valeurs de liberté et de démocratie auxquelles il croyait fermement, s’est arrêtée brutalement sur le sol ukrainien. C’est dans un orphelinat situé à l’est de Moscou que Jean-Philippe et Nathalie sont allés le chercher en 2003, à l’âge de 10 mois. « Lorsque nous l’avons eu dans nos bras, c’était magique », se souvient Nathalie. Dès la maternelle, le petit garçon a cette énergie qui déborde de partout. Au lycée, ses professeurs le décrivent comme un « élément moteur ». Il trouve ensuite son équilibre dans une filière professionnelle. C’est durant cette période qu’Alexis confie à ses parents son souhait de s’engager dans l’armée. En 2021, il entre au 93e Régiment d’artillerie de montagne (RAM) à Varces, dans le département français de l’Isère. « Il nous disait : “C’est vraiment ça que je veux faire.” »
« Papa, je vais partir en Ukraine »
Pourtant, quelque chose ne va pas. Ce n’est pas la montagne ni la rigueur physique ; tout ça, il aime. C’est le reste. « Dès qu’il n’y avait plus d’action, que l’entraînement était terminé, c’était un problème pour Alexis. » La cohésion, qui n’est pas non plus au rendez-vous, commence à peser sur son moral. À l’été 2024, Alexis revient chez ses parents. Très vite, Jean-Philippe et Nathalie voient leur fils tourner en rond et lui suggèrent de voyager, de mûrir sa décision. À son retour, Jean-Philippe va le chercher à l’aéroport. Dans la voiture, son fils lui annonce la nouvelle : « Papa, je vais partir en Ukraine. Je veux combattre. »
Le 24 février 2022, quand la Russie lance son offensive sur l’Ukraine, Alexis est encore à l’armée. Ses parents se souviennent du message envoyé depuis sa caserne du 93e RAM. « Il ne comprenait pas pourquoi la France ne faisait rien. » Ce qui a pesé dans sa décision, deux ans et demi plus tard, ce ne sont pas ses origines. Il se sent Français. Point. Ce sont les images. Les corps des civils massacrés. « Les gens ont besoin de moi, je veux partir aider », dit-il à ses parents.
Dans la voiture qui quitte l’aéroport, Jean-Philippe ne dit pas non tout de suite parce qu’il connaît son fils. « Je lui ai dit de réfléchir encore. » Pendant un mois et demi, ils essaient de le dissuader. « C’est très égoïste, mais je lui ai dit que ce n’était pas son pays, qu’il allait se faire tuer, se souvient Nathalie. Alexis était déterminé. Quand il avait décidé quelque chose, il fallait qu’il aille jusqu’au bout. » Le 1er janvier 2025, c’est le départ. Ses parents le déposent à la gare de Vannes. Jusqu’au dernier instant, ils tentent de le retenir. Le 2 janvier, Alexis pose le pied en sol ukrainien.
« Je pars en mission »
À Lviv, dans l’ouest du pays, le jeune homme prend le callsign (surnom) d’Hector et intègre l’unité Bravo 3 de la Légion internationale, composée de volontaires venus d’Europe, d’Asie et d’Amérique du Nord. Pour le jeune Français, les six semaines de formation militaire sont une révélation : cette cohésion qu’il n’avait pas trouvée dans l’armée française, il la ressent ici.
Son commandant d’unité, un Américain, écrira plus tard à ses parents : « C’était un jeune homme formidable et un ami génial. Il avait peut-être une silhouette mince, mais il était très costaud. » Malgré son enthousiasme, ses parents sont inquiets. « Il écrivait ou nous appelait presque chaque jour. Il était heureux. Il avait trouvé une seconde famille. Il avait hâte de partir en mission. » Ce moment arrive très vite. L’unité est d’abord déployée près de Koupiansk, dans l’oblast de Kharkiv. Alexis se rapproche des combats. Dans une énième tentative, Nathalie et Jean-Philippe lui demandent de rentrer. En vain.
Un soir d’avril, Alexis leur adresse le message qu’ils redoutent : « Je pars ce soir pour une mission d’une semaine. » C’est la dernière fois qu’il leur écrit directement. Une semaine passe. Jean-Philippe scrute les réseaux sociaux et les profils des frères d’armes qu’il a identifiés au fil des mois. Et c’est là, le 15 avril, qu’il tombe sur la publication qui les bouleverse. C’était la première mission de son groupe. L’unité a été déployée dans la région de Zaporijjia. Sur les trente soldats engagés, quinze sont morts. Alexis a été touché par un éclat d’obus à la jambe. Un de ses camarades lui a posé un garrot. Ce camarade est mort lui aussi, quelques instants plus tard, sous les bombardements de l’artillerie russe. « Chaque jour, je me revois dire à Jean-Philippe : “Non, ce n’est pas possible, pas notre Alexis”, confie Nathalie. On devait accepter l’inacceptable. »
« Rapatrier son corps »
Une semaine plus tard, le courrier de l’ambassade française arrive, certifiant sa « disparition au combat ». Il faut se rendre à la gendarmerie locale déclarer son décès. « J’ai demandé qu’Alexis soit signalé “mort au combat” et non pas “disparu”. Car c’est ce qu’il s’est passé, mais ce n’est pas encore officialisé », s’agace Jean-Philippe. Comme si cela ne suffisait pas, ils apprennent que la dépouille de leur fils ne peut être rapatriée. Récupérer un corps tombé dans une zone de combat (kill zone) est impossible. « C’est ce qui est dramatique. On sait où il est, mais on ne peut pas aller le chercher. En tant que maman, je me dis que mon gamin est tout seul, dans le froid, sur un champ de bataille. C’est inhumain », renchérit Nathalie.
Comment faire le deuil lorsque le corps se trouve à plus de 3000 km ? Alexis a bien son portrait à la place Maïdan, à Kiev, la capitale, là où la mémoire de tous les soldats tombés en Ukraine est entretenue. Mais cela ne remplace pas un endroit où se recueillir. « La priorité, c’est qu’on le retrouve et qu’on lui rende hommage. C’est incroyablement dur de perdre son enfant, mais il a fait un choix fort en partant combattre, un choix héroïque, celui de défendre l’Europe et toutes les valeurs auxquelles il croyait », dit Jean-Philippe. Après la mort d’Alexis, la fondation américaine R.T. Weatherman, dont l’antenne ukrainienne travaille sur l’identification des corps de soldats disparus, prend contact avec les parents endeuillés. L’organisme a besoin d’éléments d’ADN. Alexis ayant été adopté, les experts ne peuvent utiliser la ressource génétique des parents. Nathalie et Jean-Philippe récupèrent une précieuse mèche de cheveux, ainsi qu’une empreinte dentaire. Le jour où il sera possible d’aller chercher son corps, ces données permettront de l’identifier avec certitude. Mais, ce jour-là, personne ne sait quand il viendra. Alors il faut continuer à vivre, à prendre soin de Zoé, leur fille. « Certains parents qui perdent leur enfant se séparent, mais pas nous. On a ses messages, ses vidéos. Grâce à ça, il est vivant, même si, certains jours, ça fait très mal au cœur. »
Une photo, un tatouage
Jean-Philippe et Nathalie ont rejoint un groupe de mères, des femmes dont les enfants sont morts en Ukraine ou y ont disparu. « On se passe des informations, car on est seuls face à tout ça. » Du haut de ses 19 ans, Zoé s’est fait tatouer la date de naissance de son frère. Jean-Philippe et Nathalie ont suivi. « C’est une forme de thérapie. »
Des frères d’armes d’Alexis leur envoient toujours des messages. « Hector était un combattant incroyable, celui qui nous remontait le moral. » La question de ses origines russes, ses parents y reviennent. « Il n’en a jamais parlé, dit Nathalie. Pour lui, il était Français. » « Il avait ses secrets, comme tous les enfants. Mais ça, non. Il se sentait ici chez lui », assure Jean-Philippe. Le paradoxe d’un enfant né en Russie, adopté par une famille française, mort à 23 ans en combattant l’armée russe, ils ne cherchent pas à le résoudre. « Il était entier dans ses choix, jusqu’au bout. »
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