Ici le monde : au Brésil, le choix entre Lula ou Flavio Bolsonaro... mais le scrutin se joue aussi au niveau local

La population brésilienne s’apprête à voter pour un scrutin décisif pour l’avenir du pays ce 4 octobre. Au-delà de l’élection présidentielle, des élections législatives sont en effet également organisées, comme l’explique Frédéric Louault, professeur de sciences politiques à l’ULB et spécialiste du Brésil : "Ces élections législatives sont très importantes pour la gouvernabilité du pays. Les Brésiliennes et les Brésiliens vont élire leur Assemblée nationale, la Chambre fédérale, et le Sénat. Mais il y a aussi des élections au niveau régional, dans les 27 États de la Fédération, où vont être élus des gouverneurs et aussi des chambres législatives plutôt locales".
Les résultats de ces élections auront un impact direct sur la façon dont le pays sera dirigé dans les prochaines années, et sur la marge de manœuvre dont disposera le prochain président. Car, au Brésil, il existe une forte hétérogénéité au niveau de la représentation politique :
Le président de la République n’a jamais la majorité au Congrès. Une fois qu’il est élu, il doit composer avec les forces existantes et avec une variété de partis politiques.
Frédéric Louault ajoute : "Par exemple, le parti politique de Lula, le président sortant, contrôle moins de 20% des sièges à l’Assemblée nationale. Lula doit donc composer une majorité qui le soutient, qui est une majorité assez hétérogène, assez fragile aussi. Et ça, bien sûr, ça pèse sur sa marge de manœuvre".
Au niveau local, les Brésiliens et Brésiliennes doivent élire des gouverneurs, et selon Frédéric Louault, là aussi leur couleur politique joue un rôle primordial dans la gestion du pays. Ces dernières années, et même si un président de gauche est à la tête du pays, les observateurs remarquent une poussée conservatrice dans une grande partie du Brésil : "Les gouverneurs de Rio, de Sao Paulo et de Minas Gerais, qui sont les trois plus puissants, étaient largement acquis à la cause de Jair Bolsonaro. Il y a donc une forte probabilité aussi qu’à l’issue de ces élections, et du premier tour déjà, on voit se dessiner un Brésil très conservateur. Même si Lula sortait en tête du premier tour de l’élection présidentielle, on saurait déjà que sa marge de manœuvre pour gouverner – dans l’hypothèse d’une victoire au second tour – serait assez limitée". Second tour qui aura lieu le 25 octobre.
A ce stade, les derniers sondages montrent que les deux candidats favoris à la présidentielle sont au coude-à-coude, avec un avantage léger pour Lula. Par ailleurs, si les dirigeants des trois grands états fédérés du Brésil étaient partisans de Jair Bolsonaro, il y a de fortes chances pour qu’ils soient aussi en faveur de son fils, Flavio, sénateur de 45 ans du Parti libéral (PL).
Pour rappel, l’ex-président (de 2019 à 2022) a été condamné à 27 ans de prison pour tentative de coup d’Etat contre Lula à la fin de son mandat, entre 2022 et 2023. Il est, en plus, inéligible jusqu’en 2060. Jair Bolsonaro a donc désigné son fils pour le succéder. Un fils avec un projet identique à celui de son père, tourné vers la répression violente de la criminalité ou encore le rapprochement avec les Etats-Unis, et son président, Donald Trump. L’actuel président, Lula, 80 ans, se présente, lui, pour son quatrième et dernier mandat, alors qu’il entamait en mai dernier un traitement préventif par radiothérapie pour un cancer de la peau à un stade précoce.
Et justement. C'est sur cette question de la sécurité et du crime que les deux opposants politiques affichent une approche très différente. Si le taux de morts violentes a baissé sous Lula ces dernières années, le sentiment d’insécurité reste encore très élevé dans la population, comme l’expliquent nos confrères de RFI. C’est ce que confirme Frédéric Louault : "L’enjeu sécuritaire est un enjeu important dans ces élections. Il y a un fort sentiment d’insécurité, et une emprise croissante de grands réseaux criminels, notamment dans les grandes villes brésiliennes".
Le crime organisé continue donc d’avoir une place prépondérante dans le quotidien des Brésiliens et des Brésiliennes. Par exemple, le 19 septembre, une candidate du Parti Socialisme et liberté, Tatiana Roque, a été forcée de quitter un meeting de campagne, sur ordre du Comando Vermelho, le principal groupe de narcotrafiquants de Rio de Janeiro. Selon le journal Le Monde, il ne s’agirait pas d’un cas isolé : "un cinquième de Rio et de sa banlieue serait contrôlé par le crime organisé".
Un enjeu essentiel sur lequel le président a pourtant très peu d’emprise au Brésil : "La sécurité est essentiellement à la charge des États fédérés. C’est le gouverneur de São Paulo, le gouverneur de l’État de Rio ou le gouverneur de l’État de Bahia - considéré comme un État où la violence et la criminalité se sont étendues - qui sont essentiellement en charge de cette gestion sécuritaire. C’est ce qui rend aussi la campagne assez difficile à comprendre".
Au niveau fédéral, le thème sécuritaire est central, mais paradoxalement, le pouvoir du président de la République est assez réduit sur cette question.
Les pressions exercées à l’encontre de certains dirigeants politiques par des membres d'organisations criminelles sont monnaie courante. Pire encore : il existerait de nombreuses tentatives d’infiltration du crime organisé dans les circuits politiques, notamment via des intermédiaires eux-mêmes engagés en politique : "On a beaucoup parlé des milices à Rio de Janeiro, qui étaient présentées comme assez proches de la famille Bolsonaro, qui peuvent aussi jouer un rôle de fusible entre les réseaux politiques et les réseaux criminels", précise Frédéric Louault.
Paradoxal quand on sait que Flavio Bolsonaro a fait de la lutte contre criminalité son cheval de bataille, s'inspirant du trumpisme, "d'une politique sécuritaire très répressive, dont la plus forte incarnation est le président du Salvador, Nayib Bukele", ajoute encore notre spécialiste du Brésil.
Lula, de son côté, est davantage tourné vers un politique de proximité, et "à des interventions sociales de l'Etat pour lutter contre les racines de la criminalités".
"Mais le grand enjeu", d'après Frédéric Louault, "la grande pression qu’il y a derrière [ces élections], c’est cette pression trumpiste avec cette tentative de l’administration Trump d’accélérer des transformations sociétales. De pouvoir s’appuyer aussi sur toute une série de relais dans les pays d’Amérique du Sud, à la fois pour peser sur des changements politiques, mais aussi sur la scène internationale. Pour essayer de freiner les ambitions chinoises en Amérique latine".
Le président américain n’a jamais caché sa proximité avec le clan Bolsonaro. En 2025, quand Jair Bolsonaro est jugé devant la Cour suprême pour sa tentative de coup d’Etat, depuis les États-Unis, l’autre fils, Eduardo Bolsonaro, fait pression sur l’administration Trump pour que des mesures soient prises contre le Brésil. Des sanctions douanières avaient ainsi été imposées dans la foulée : "Eduardo Bolsonaro est le principal lien finalement entre le clan Bolsonaro au Brésil et l’administration Trump aux États-Unis", précise le professeur en sciences politique, "c’est cela qui nourrit aussi les inquiétudes à l’encontre des États-Unis en termes d’ingérence dans les élections brésiliennes. Cette proximité date des années 2016-2018, au moment où Bolsonaro émergeait sur la scène politique brésilienne. Elle s’est confortée, elle s’est amplifiée durant cette dernière décennie".
De son côté, Lula se sert aussi de ces tentatives d’ingérence américaines pour sa propre campagne : "Lula utilise finalement cette proximité entre les Trump et les Bolsonaro pour se présenter comme le grand défenseur de la souveraineté et de l’intégrité nationale du Brésil".
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