Ensemble devant la table des grands
« Les puissances intermédiaires doivent agir de concert, car, si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu. » Mark Carney a lancé cet appel à Davos, en janvier, sous une ovation. Depuis, les applaudissements se sont estompés, la menace s’est précisée et des réponses se dessinent. Les 29 et 30 octobre, à Montréal, le Canada et l’Union européenne (UE) pourraient poser les fondations d’institutions durables qui préserveraient un commerce fondé sur des règles et réduiraient les risques émergents qui pèsent sur leur sécurité partagée.
Au menu figurent des droits de douane de 50 %, des cartes d’expansion territoriale englobant le Canada et ses voisins arctiques, des menaces de représailles en cas d’« acte hostile ». La méthode Trump, c’est diviser pour mieux régner. Pékin n’agit pas autrement. En janvier, la même semaine, Bruxelles et Ottawa ont réglé la question des véhicules électriques chinois. Chacun est reparti avec son accord, aucun avec des règles communes. Il aurait fallu s’asseoir à la même table.
L’Europe a entrouvert la porte. En septembre, Ursula von der Leyen a promis de passer « de l’Accord économique et commercial global [AECG] à une alliance pour l’avenir », avec la possibilité pour le Canada de « devenir le premier membre associé de l’UE ». Mark Carney a salué l’offre et visé sans le nommer, le nœud du problème : « Les institutions dont nous avons hérité sont organisées selon des critères géographiques. Les capacités stratégiques dont nous avons besoin sont quant à elles organisées selon des critères fonctionnels. » Mais selon l’article 49 du traité sur l’Union européenne, seul un « État européen » peut demander à devenir membre. Le Canada n’en est pas un.
Voilà le hic. Comme membre associé, le Canada aurait accès au marché européen, clé de sa diversification commerciale. Mais pas à ce que l’Europe a de plus précieux, la clause d’assistance mutuelle de l’article 42, paragraphe 7, du même traité. C’est la seule garantie de sécurité entre démocraties européennes qui ne dépende pas, en droit, de Washington. Or des partenaires liés par le commerce, mais pas par la sécurité, restent faciles à diviser, puis à isoler. Tout l’enjeu du sommet de Montréal est de combler ce fossé.
Il y a une solution qui suit la logique Carney : s’allier selon la fonction plutôt que selon la géographie. Des membres européens de l’OTAN pourraient conclure avec le Canada un traité d’assistance mutuelle, en dehors du droit de l’UE et en complément de l’OTAN et du NORAD. Ce traité reprendrait l’engagement de l’article 42, paragraphe 7, aide militaire comprise. Le Canada dirige déjà la brigade de l’OTAN en Lettonie. Il défend donc, dans les faits, un État membre de l’UE.
Le Canada et l’UE devront tous deux faire des choix difficiles, sans compter le risque de représailles américaines. Le Canada devrait accepter des règles communes plutôt qu’un accord sur mesure. L’UE devrait inciter les dix États membres qui n’ont pas encore ratifié l’AECG, dont la France, à le faire. Pour ne pas étouffer l’élan, les Vingt-Sept devraient accepter que l’accord d’association soit conclu par l’UE seule, sans ratifications nationales. Surtout, les Européens devraient s’engager à défendre le Canada sans passer par Washington. À défaut, une « alliance pour l’avenir » sans volet de sécurité ne serait qu’un AECG rebaptisé, et chacun resterait seul au menu de Washington, de Pékin ou de Moscou.
Montréal sera soit un premier pas courageux, soit un faux pas. Pour éviter d’en ressortir avec une cheville foulée, les participants devront s’entendre sur trois points : d’abord, un calendrier pour achever la ratification de l’AECG ; ensuite, une « adhésion associée » conçue par l’UE comme un premier cercle autour de l’Union, avec les mêmes règles pour tous ses membres ; enfin, le lancement de travaux exploratoires sur le traité d’assistance mutuelle, à l’initiative de la France et du Canada.
Les moments de rupture sont ceux où naissent les institutions fondatrices ou les regrets des occasions manquées. Montréal en est un. Les puissances moyennes peuvent se tailler leur place à la table des grands — à condition d’y venir ensemble, pour parler de bien plus que de « simple » commerce.
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