Festival de cinéma de San Sebastián: «Artakalan» de Yeşim Ustaoğlu, revenir aux sources pour mieux repartir

En sélection officielle de la 74e édition du Festival international du film de San Sebastián, le long-métrage de la réalisatrice turque Yeşim Ustaoğlu propose un double voyage, tout à la fois intérieur et géographique, poétique et documentaire. À travers le regard et la quête des deux principaux protagonistes du film, Yeşim Ustaoğlu nous embarque aussi à la découverte de la Turquie.
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De notre envoyée spéciale à San Sebastián,
La Turquie est cette année le pays choisi pour le Focus du festival qui permet notamment notamment de nouer des contacts entre producteurs. Outre Yeşim Ustaoğlu, qui n'est pas une inconnue des festivals ni de San Sebastián puisqu'elle y a remporté la Concha de oro en 2008 avec La boîte de Pandore, sont présents de nombreux producteurs et le réalisateur Tayfur Aidin, dont le film – en post-production - a été sélectionné dans la section WIP-Europa.
Artakalan, en sélection officielle pour la Concha de oro, est l'histoire d'une quête. Quand dans un couple les relations partent en vrille, quand l'air devient irrespirable, la solution est parfois d'aller chercher ailleurs son oxygène. Elif et Mehmet sont deux jeunes créateurs, parents d'un petit garçon ; elle est poète et lui compositeur – chasseurs de sons pourrait-on dire - et professeur de musique à l'université. Elle n'arrive plus à écrire et lui se voit remercié par son employeur. Ils sont déconnectés, dans leur travail, dans leur couple et dans la vie tout court.
Revenir sur le passé pour mieux avancer
Le personnage d'Elif est inspiré de la poétesse turque Birhan Keskin, une amie de la réalisatrice, et des extraits de ses textes, très introspectifs, ponctuent le film. La jeune femme, en panne de plume, décide prendre la route vers le village de ses grands-parents, dans une lointaine montagne. Nous traversons avec elle la Turquie et des paysages variés, quoique très éloignés des cartes postales, d'autant que nous sommes en hiver : lac asséché, tunnels sans fin, gigantesques travaux de construction d'un barrage, villages reculés et enneigés de montagne. Un road movie qui est l'occasion de rencontres avec d'autres femmes au détour d'incidents pendant le voyage. Une hospitalité naturelle toujours abondamment arrosée de thé. Le scénario s'attache aussi – et alternativement - aux pas de Mehmet, qui doit aussi quitter la ville avec son petit garçon pour aller s'occuper de son vieux père malade. Lui aussi est l'objet de la sollicitude discrète d'une vieille voisine qui veille à les nourrir et les abreuver de thé.
Pour ces deux personnages, ce voyage est un retour aux sources qui va leur permettre de faire la lumière sur les silences et les douleurs du passé. Une catharsis douce, rythmée par les gestes du quotidien - couper du bois, faire du ménage -, dans la belle lumière de l'hiver. La réalisatrice raconte que l'écriture du film répondait aussi pour elle au besoin, après son précédent long-métrage Clair Obscur (2016), de faire le point sur son travail, sur la situation politique de la Turquie. « Pourquoi est-ce que j'écris, pourquoi est-ce que je dois écrire ? » se demandait-elle. Elle avait alors aussi ressenti le besoin d'ouvrir les fenêtres et de prendre la route... ce qu'elle avait fait.
Le film prend parfois des allures de documentaire ethnographique car la région où il a été tourné (entre Trabzon et les montagnes du Caucase) est celle où Yeşim Ustaoğlu a grandi et qu'elle a vue se transformer au fil des années au point de réaliser un documentaire sur ces bouleversements. On peut tuer la nature, dit-elle. Des images de ce documentaire ont servi pour cette dernière fiction, ainsi la construction du barrage et les villages engloutis. Hormis la violence de cette séquence, les lumières, les sons de la nature, l'environnement naturel et humain forment un écrin dans lequel, chacun des deux personnages va évoluer. Cette attention particulière à l'image et au son participe tout à la fois du naturalisme mais aussi de la poésie du film. Avec parfois des moments cocasses, quand Mehmet, le chasseur de sons, enregistre les spectaculaires ronflements de son vieux père pour ses créations musicales.
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