Quand El Niño s’emporte

Il existe une « probabilité exceptionnellement élevée (près de 100 %) qu’El Niño se maintienne jusqu’en février 2027 », prévient l’Organisation météorologique mondiale (OMM). C’est la première fois que cet organisme des Nations unies est aussi catégorique dans ses prévisions.
El Niño est un phénomène naturel cyclique. En période normale, les vents favorisent le transport des eaux chaudes de l'est vers l'ouest à la surface de l’océan Pacifique, entre l'Australie et l'Équateur. Lors d’un épisode El Niño, les vents d’est (qu'on appelle les alizés) s'affaiblissent ou s'inversent vers l’est de part et d'autre de l'Équateur.
Cette masse d'eau chaude entraîne une modification de la circulation atmosphérique, ce qui change les conditions météorologiques et entraîne des températures plus chaudes que la moyenne à l'échelle planétaire.
Quel est l’état actuel de la situation?
L’épisode actuel a commencé à se construire progressivement à partir du mois de mai. On observe depuis l’été des températures beaucoup plus chaudes dans le centre du Pacifique et dans l'est, en particulier le long des côtes du Chili et du Pérou, que pour un épisode modéré ou même fort.
Son ampleur est aussi plus grande en termes de superficie. Selon l’évaluation actuelle, le phénomène persistera jusqu'au printemps prochain avec des valeurs qui pourraient dépasser les El Niño parmi les plus forts qu'on a observés dans les 20 dernières années.

Prévisions probabilistes de la température de l’air en surface et des précipitations pour la période de septembre à novembre 2026. Les zones de couleur plus foncée correspondent aux endroits ayant les probabilités de prévision les plus élevées.
Photo : LC-SPMME
Comment les scientifiques mesurent-ils son intensité?
Pour définir un El Niño plus intense que les autres, on mesure les températures océaniques et l’intensité des vents dans certains secteurs du Pacifique. On vérifie les anomalies de température par rapport à la normale dans les 30 dernières décennies. En ce moment, les mesures montrent que son intensité atteint les 2,5 °C et pourrait même atteindre et peut-être dépasser les 3 °C.
Les niveaux d'intensité d'El Niño
- Entre 0,5 °C et 1 °C : El Niño de faible intensité
- Entre 1 °C et 1,5 °C : El Niño modéré
- Entre 1,5 °C et 2 °C : El Niño fort/élevé
- Plus de 2 °C : super-El Niño
Existe-t-il un lien entre El Niño et les changements climatiques?
Pas directement. El Niño n'est pas lié aux changements climatiques. La modification des conditions océaniques, les températures, c'est quelque chose de naturel, comme la variabilité de la circulation atmosphérique.
Cependant, le phénomène peut être amplifié par le réchauffement des températures, en particulier des températures océaniques.
On sait aussi que les changements climatiques ont pour effet d'exacerber tous les phénomènes météorologiques. El Niño agit en quelque sorte comme un amplificateur de chaleur à l’échelle de la planète.
Est-ce qu’il y a plus d’épisodes qu’avant?
Oui. C'est clair que plus l'océan se réchauffe, plus on voit des anomalies de température beaucoup plus élevées que d'habitude. L’OMM a tiré la sonnette d'alarme à plusieurs reprises, notamment l'année dernière, pour dire que l'océan se réchauffe non seulement en surface, mais aussi dans les profondeurs, qui peuvent atteindre les 2000 mètres dans certains secteurs.
Quels seront les effets de ce super-El Niño au Canada?
Cette année, on assiste à la combinaison d'El Niño, du réchauffement de l'Atlantique et du retard d'englacement dans le Nord (baie d'Hudson et Arctique), une situation rare, qui rend les prévisions difficiles.
On peut penser que, dans l'est du Canada, l’hiver sera globalement plus court et plus doux, mais caractérisé par une très forte variabilité. Il faut s'attendre à des redoux plus fréquents, des alternances gel-dégel et des épisodes de pluie sur neige
pouvant provoquer des inondations.
Des températures plus douces et plus près du point de congélation augmentent le risque de verglas ou de pluie verglaçante.
Le froid ne parviendra pas à s'installer sur de longues périodes. On peut aussi s'attendre à recevoir moins de neige que d'habitude au Québec et en Ontario. Ce qui ne veut pas dire qu’elle restera au sol, en raison des périodes de redoux.
Pour les Maritimes, l’arrivée du phénomène mènera fort probablement à une saison des ouragans plus calme que les années précédentes.
Dans l'Ouest (de la Colombie-Britannique au Manitoba), l’hiver et le printemps 2027 seront probablement plus doux que la normale. Sur la côte pacifique, les tempêtes pourraient être plus nombreuses et plus puissantes.
Quels seront les effets de ce super-El Niño dans le monde?
L’intensité de l’épisode actuel aura des répercussions importantes partout dans le monde en alimentant des phénomènes météorologiques extrêmes, en augmentant les risques d’inondations, de sécheresses et de chaleurs extrêmes.
Certaines régions de l’Asie du Sud et de l’Océanie pourraient être frappées par la sécheresse, ce qui affaiblirait les vents associés à la mousson. La région devrait recevoir des pluies tardives ou inférieures aux normales. Des vagues de chaleur sévères pourraient survenir, avec un risque accru de sécheresse en Asie du Sud.
La météo sera aussi plus sèche que la normale en Afrique australe, mais des pluies plus abondantes frapperont l’Afrique de l'Est équatoriale.
Quelles organisations mesurent les effets d’El Niño?
L’OMM coordonne la collecte des données climatiques à l'échelle mondiale, mais ce sont les agences nationales, comme Pêches et Océan Canada, Copernicus en Europe et l’Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique (NOAA), qui réalisent la collecte de données sur le terrain.
Cette collecte est grandement compromise en raison d’importantes compressions budgétaires réalisées dans les deux dernières années par le gouvernement américain.
Et les coupes américaines ne s’arrêtent pas à la NOAA, puisque l’administration Trump a aussi sabré dans sa contribution à l’OMM, une agence de l’ONU, dont 25 % du budget dépend des États-Unis.
Est-ce que ces coupes ont un effet sur le suivi d’El Niño?
Certainement. Depuis que les États-Unis ont coupé dans les mesures, on voit la capacité de prévisibilité du système de prévision météorologique mondiale diminuer. C’est un enjeu important.
Chaque El Niño n'a pas nécessairement exactement le même effet régional sur les précipitations et les températures, par exemple.
Que signifie davantage d’épisodes El Niño pour La Niña?
Ce sont les deux phases opposées d'un même phénomène. Dit simplement, El Niño est la phase chaude, tandis que La Niña est la phase froide.
L’effet d’épisodes plus nombreux d’El Niño est un enjeu majeur. Une bonne partie des pêcheries dépendent de la présence de ces eaux froides associées à La Niña le long des côtes du Chili et du Pérou.
Les eaux froides sont très riches en oxygène et permettent la présence de certaines espèces de poissons dont dépendent les économies locales. Lorsqu'on a des phénomènes El Niño, on assiste à une chute de certaines espèces, comme les anchois.
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